Val-de-Seine / La Fondation Pinault paraît déplacée et a-t-on besoin d’un musée de plus ? - L’incongru musée de l’île Seguin

, par  attac92

Par VALÉRIE DE SAINT-DO
Valérie de Saint-Do est membre du comité de rédaction de la revue « Cassandre ».
Article paru dans "Libération" le 5 octobre 2000

Le sort de l’île Seguin est jeté. Le paquebot de la Régie Renault hébergera un centre d’art contemporain pour l’exposition de la collection de François Pinault, actuel PDG du groupe Printemps-La Redoute. Un musée privé qui ambitionne de rivaliser avec la Fondation Guggenheim de Bilbao. Peu importe que cette dernière fasse aujourd’hui davantage l’objet d’éloges pour son architecture que pour ses expositions, que leur opportunisme décrédibilise. Ceux qui, en France, restent attachés à l’idée d’un service public de la Culture peuvent juger inquiétant le « ouf » de soulagement à peine voilé des pouvoirs publics, qui jouent sur ce dossier la défausse totale. Si des débats ont eu lieu au ministère de la Culture, sur l’opportunité d’un musée de plus en agglomération parisienne (le choix du Palais de Tokyo pour un centre d’art contemporain se heurte à des objections légitimes dans le milieu artistique), ils sont restés discrets.

Un « privé » propose la construction d’un musée sur un lieu fortement symbolique : un gouvernement de gauche, qui s’affirme par ailleurs défenseur du patrimoine industriel du XXe siècle et d’une certaine mémoire ouvrière, applaudit des deux mains avec ce commentaire : « nous n’aurions pas pu porter un tel projet ». S’est-on seulement interrogé sur la possibilité de porter d’autres projets, moins prestigieux, mais plus en phase avec ce que peut et doit être aujourd’hui une politique culturelle vivante ? Est-ce d’un musée de plus qu’avait besoin l’Ile-de-France ? Alors que des équipes issues de toutes les disciplines investissent friches et immeubles désaffectés, que le manque d’espaces, non seulement de production artistique, mais de vie, est flagrant, fallait-il, pour l’île Seguin, choisir la « muséification » - fût-elle contemporaine ?

La première intention affichée de François Pinault est symptomatique de choix médiatiques et superficiels : rapatrier à l’île Seguin la tête de cheval fleurie de Jeff Koons, emblème de « la Beauté » à Avignon. Le kitsch postmoderne opposé à la mémoire ouvrière et aux fantômes de la contestation ? On objectera qu’il s’agit d’un procès d’intention fait à Pinault, dont on ne sait encore s’il accueillera des artistes en résidence. Mais ces objections ne s’adressent pas à lui. Quoi d’étonnant à ce qu’il choisisse, pour une collection prestigieuse, le prestige d’une Fondation ?

Ce qui l’est davantage, c’est que, dans un pays qui se targue d’une tradition de pensée et de politique culturelle, nul n’ait semblé réfléchir à cette proposition. Voyant - ce qui n’est pas encore habituel en France - l’argent privé affluer pour la culture, le ministère semble avoir eu des scrupules à poser la moindre objection. Mieux vaut laisser un privé endosser les accusations de « gaspillage », qui fusent dès que l’on dépense de façon voyante pour la Culture. Que ces dépenses doivent rester voyantes n’est pas remis en question. Ce consensus français est représentatif d’un état de la culture marqué par l’obsession archaïque de l’Institution, du monumental, de la conservation, et celle du « coup » sans lendemain.

Au moment où, partout en Europe, les friches industrielles deviennent des lieux culturels vivants, ouverts à de nouvelles formes ; où le dynamisme artistique est repéré dans des lieux à la marge, le projet Pinault fabrique un nouvel espace de consommation culturelle bien pensante. Une fois de plus, la logique de l’offre prévaut sur celle de l’étude d’un terrain et de ses demandes formulées et informulées. Le prévisible succès de cette Fondation ne change rien à la donne : le choix systématique du prestige, de l’image, du grandiloquent. Même d’un point de vue comptable, le calcul du ministère de la Culture est à courte vue : croit-on qu’une fondation d’art contemporain de cette dimension pourra pour son fonctionnement, se passer de fonds publics ?

Le ministère a-t-il bien tiré la leçon de l’ère des « Grands travaux » ? L’objet d’une politique culturelle ne doit plus être de bâtir de nouveaux temples dont on sait qu’ils n’augmentent en rien le nombre de fidèles. Il doit être de remettre en question cette vision « culturelle ». Ce qui ne signifie ni populisme ni renoncement à la qualité artistique, mais exige une ambition politique pour la culture. C’est l’un des chantiers qui permettrait, face à la désaffection générale pour la politique, de lui redonner sens et valeur.