Angle d’ATTAC 92 n° 73, février 2014 : ATTAC, c’est quoi ?

, par  attac92













Au sommaire du numéro 73 de février 2014 :




Au sommaire de ce numéro

  • Plancher sur l’économie ou monter sur les planches ; Toxique planète, un livre d’André Cicolella
  • Les riches ont-ils gagné la partie, texte de JP Allétru à partir d’un livre de Michel Rocard
  • Ondes, sciences et manigances, un film vu par Caroline Duard ; Empruntez des DVD
  • Hommage à Claire d’Aurélie et Jean-Louis le Bhouris par Jean-Louis Michniak
  • Un mot de Gérard Duménil, Agenda, Organisation ATTAC
  • Bulletin d’adhésion en fin de journal




    Attac, c’est quoi ?


    un mouvement d’éducation populaire ?


    un mouvement de production d’idées alternatives ?


    Un mouvement militant ?


    deuxième partie de l’entretien de Thomas Coutrot, avec Hervé Kempf




    Notre définition du début est toujours valide : Attac est un mouvement d’éducation populaire tourné vers l’action. On est parti sur une conception d’éducation populaire para-universitaire, dont les membres du conseil scientifique vont donner des conférences dans les comités locaux devant les adhérents et les sympathisants, qui viennent s’instruire au contact de la Science. Cela a beaucoup marqué le début de l’association et continue à structurer le fonctionnement de pas mal de comités locaux. On finit par s’apercevoir que ce n’est pas très efficace. Donc on diversifie : les projections de films suivies d’un débat ouvert constituent aujourd’hui la forme d’animation la plus utilisée.


    Par ailleurs, on réfléchit sur l’interpellation des pouvoirs. Attac concevait son rôle comme étant d’interpeller les politiques : « Il faut mettre en place une taxe Tobin, il faut faire une réforme fiscale, il faut faire une réduction du temps de travail, il faut faire mener une politique de transition écologique, etc. ».


    Avec la crise de représentation, de légitimité du système politique, et avec le diagnostic de la cooptation des hautes sphères de l’appareil d’Etat par les intérêts financiers et économiques qui fait qu’on a maintenant affaire à une oligarchie et que les politiques publiques reflètent de façon systématique les intérêts de cette oligarchie, « interpeller » devient largement inutile. On s’oriente vers le soutien, la mise en visibilité des initiatives concrètes dans la société, sur l’énergie, l’agriculture, l’écologie, etc. Les alternatives concrètes locales deviennent un des outils principaux de la transformation sociale. Aussi, on s’oriente de plus en plus vers la mobilisation citoyenne sur des cibles précises, telles que les multinationales ou la Banque centrale européenne. On a par exemple lancé un mouvement de boycott d’Unilever pour soutenir Fralib.


    Pourquoi ce choix ?


    Fralib est un des trop rares exemples de lutte sociale – il s’agit de sauver les emplois – avec une démarche écologique pensée avec la relocalisation des circuits courts. Ce projet est emblématique de pleins de choses. La CGT locale – pas nationale ! - se bat durement depuis trois ans avec peu de soutien extérieur, alors qu’ils sont vraiment dans un projet écologique.


    Donc Attac s’oriente vers des formes d’actions ciblées sur des objectifs atteignables qui redonnent du pouvoir d’agir aux citoyens, qui sortent les gens de la résignation, parce que des trucs à la Mélenchon, « Tous derrière moi de la République à la Bastille et vous allez voir ce que vous allez voir », ça ne marche pas.


    Si on reprend ces quinze ans, on a le sentiment d’un échec global. Il y a une diffusion réelle d’une critique argumentée du capitalisme et de l’idée que ce changement social doit totalement intégrer la question écologique. Mais le pouvoir est toujours aussi puissant et une partie de l’anxiété de nos concitoyens s’exprime par un glissement vers l’extrême droite. Comment expliquer cet échec global alors que nos idées progressent ?


    La première raison est que le pouvoir n’a jamais été aussi fort, aussi concentré et n’a jamais disposé d’autant de moyens, avec le contrôle des médias, pour produire le consentement, la passivité ou la résignation. Thomas Piketty documente de façon très précise le fait qu’on est revenu à des niveaux de concentration des patrimoines et des richesses historiquement record qui n’avaient été atteints qu’au début du XXème siècle, juste avant la Première guerre mondiale.


    Mais il y a des choses plus profondes. D’abord le fait que face à cette crise, ce qui était la colonne vertébrale du système social depuis le XIXe siècle, le mouvement ouvrier, s’est trouvé réduit à l’impuissance. Ceci découle de la fragmentation du salariat par une politique libérale depuis trente ans, et aussi de ce que les directions syndicales ne représentent plus que la couche supérieure du salariat, qui peut espérer s’en sortir à moindre frais : c’est typique en Allemagne, où les syndicats soutiennent de fait une politique d’austérité en Europe.


    Et puis, on a cette crise de la politique, du système de représentation de la société qui, avec la crise financière, a suscité pour la première fois des mouvements de masse. Depuis le mouvement des Indignés, on voit se multiplier dans de nombreux pays le désarroi et la révolte des citoyens face à une classe politique qui ne les représente plus et qui ne s’intéresse qu’à la stabilité du système financier.


    Cette crise de la représentation nourrit un sentiment de révolte et d’impuissance : « Que peut-on ? Quand on élit une majorité de gauche au Parlement, elle fait la même chose que la droite ». Les outils, dont disposaient les populations pour se faire entendre ne sont plus opérationnels.


    Alors que faire ?


    Reconstruire de nouveaux outils, préparer des nouveaux modes d’actions. C’est ce que font les gens quand ils sortent dans la rue par millions comme en Turquie ou au Brésil récemment. Expérimenter de nouvelles formes de démocratie, de participation.


    Il faudra bien une représentation politique, cependant ? Qu’elle s’appelle Etat, Commission européenne, ou régions ?


    Il va falloir repenser complètement le rapport entre ces institutions et la société, avec la question du contrôle citoyen : mandat impératif, révocabilité, contre-pouvoirs, tirage au sort - un contre-pouvoir qui pourrait être logé au cœur des institutions et qui pourrait rappeler en permanence à la raison démocratique des élus. Il y a une multitude d’innovations pratiques et théoriques qui sont en gestation. Il faut prendre acte de l’échec représentatif bourgeois tel qu’il a fonctionné jusqu’à la fin du XXème siècle.


    Mais en France, il y a quelque chose qui nous empêche d’avancer et qui s’appelle le PS. Est-il réformable ou doit-il éclater ?


    Le problème est que le PS est devenu un relais de l’oligarchie financière au même titre que l’UMP, il est peut-être même plus servile encore que pouvait l’être Sarkozy.
    Ce qu’on dit depuis le début est que le néo capitalisme est à la fois un pouvoir extrêmement fort et en même temps extrêmement fragile parce que la clé de voûte et le talon d’Achille du pouvoir de la finance sont une même chose : la libre circulation des capitaux. Cela donne un pouvoir fantastique aux détenteurs de capitaux, mais ils sont en même temps incapables de le réguler, parce que cela leur ferait perdre le pouvoir.


    Serait-ce de l’explosion que viendra la recomposition ?


    Tout indique qu’il n’y a pas d’auto réforme possible du système économique. Ils iront jusqu’au bout de leur logique, et cette logique aboutira inévitablement à des catastrophes économiques et écologiques. Toute la question est qu’au moment de ces catastrophes, il y ait déjà suffisamment de répertoires d’alternatives diffusées, connues des gens et qui serviront de repères, afin d’offrir des solutions de court terme aux gens qui se retrouveront sans boulot, sans argent, sans nourriture. Est-ce que cela sera suffisamment diffusé pour que cela représente des alternatives crédibles ou va-t-on directement vers la guerre civile et les massacres de masse ? Voilà la perspective !


    Notre boulot est de construire cet imaginaire alternatif à partir des pratiques sociales, de faire en sorte que cela apparaisse comme crédible aux yeux d’un maximum de gens et, que le moment venu, ce soit une alternative visible, une vraie possibilité qu’elle se généralise et devienne un nouveau modèle de société.

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