Dieu, César et le double Je

, par  Alain Lecourieux

Jadis mais aussi aujourd’hui dans certains Etats le droit et notamment le code pénal empruntent au texte sacré du lieu. Dans une dizaine d’entre eux, ce texte est même la source directe et le coeur du droit. Il s’agit ici de la manifestation de la fonction pluriséculaire et traditionnelle des religions qui consiste à « normer » l’espace social dans sa totalité ; les croyances religieuses sont la vérité et la loi et fournissent les principes cardinaux ; les droits de Dieu définissent l’organisation même de la société. Le Je immanent disparaît ; seul subsiste le Je transcendant ; il n’y a pas de double Je. L’hétéronomie est totale ou s’affirme comme telle ; l’autonomie est illégitime. L’assujettissement au "ciel" se veut complète. Dieu est César.

Les totalitarismes répondent au besoin de Je transcendant en substituant l’Etat et le chef à la pluralité des convictions. A cette occasion le refoulé fait retour dans les formes quasi-religieuses d’une foi. Le Léviathan ou l’Etre suprême sacralisés affirment le sens, les fins, l’accomplissement, le salut, tous terrestres. L’entreprise telle qu’elle est affirmée dans sa pureté idéologique par ses clercs consiste à inclure le Je transcendant dans le Je immanent et de le dissoudre dans le Tout. Il n’y a pas de double Je légitime faute de Je. César est Dieu.

Les religions séculières font long feu. Dans les « pays riches » la dimension spirituelle s’évanouit dans le matérialisme du profit sous la forme de l’individualisme triomphant, de la démocratie oligarchique réduite aux acquêts et de la mondialisation marchande. C’est, nous dit-on, la fin de l’Histoire et des idéologies, la sortie du religieux. Le capitalisme est la force qui va. Où ? L’individu est renvoyé à lui-même pour trouver ses réponses ; il les trouve dans l’espace fini, relativisé, standardisé, épuisé du village planétaire et dans un présent devenu éternel et glacé. Le Je immanent nie le Je transcendant, se croit singulier mais n’est que relativiste et mimétique. Alors dans les « pays riches »... César nie Dieu.

Entre l’assujettissement théocratique, l’absorption totalitaire et le vide capitaliste nous assistons à un retour des religions dans l’espace public sous une nouvelle forme du double Je. Nous sommes dans l’âge des identités. La politique a besoin de causes, justifications et fins ultimes qu’elle ne peut pas trouver dans les choses telles qu’elles sont ; la démocratie, la République, les droits de l’homme, la laïcité sont trop modestes et épuisées ; les nouvelles valeurs émancipatrices ne sont pas constituées. La politique a donc besoin, nous dit-on, de la religion pour dire le Bien et le Mal. Il ne convient plus d’assujettir, d’absorber ou de nier le Je immanent dans un quelconque magistère qui serait vécu comme une violence insupportable. Il s’agit bien plutôt mezzo voce de conjuguer les deux Je dans un lien subtil de surplomb. Dieu inspire César.

Alain Lecourieux 19 novembre 2004

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