Est-ce qu’Attac peut gagner ?

, par  Alain Lecourieux

Quelques considérations préliminaires sur la stratégie d’Attac en France

1. Essai de diagnostic

« L’éducation populaire tournée vers l’action » a consisté pour l’essentiel en un discours sur le capitalisme actuel (baptisé néo-libéralisme - ce qui suppose qu’il y a un bon capitalisme) décrit comme le grand Satan avec comme toile de fond le slogan : « Un autre monde est possible ». Cette stratégie a d’indiscutables vertus qui ont été soulignées largement depuis cinq ans, mais elle a un grand défaut : ce n’est pas une stratégie gagnante. Une majorité de citoyens pensent que cet autre monde est une chimère, soit qu’ils considèrent qu’il n’est pas possible, soit qu’ils considèrent qu’il n’est pas souhaitable. Les clercs déclarent alors doctement qu’il faut construire le rapport de forces : une autre manière de dire que nous n’avons pas convaincu, que nous avons échoué.
L’autre monde est largement jugé impossible pour deux raisons majeures :

- la démocratie capitaliste englobe tout le réel et fait système ; elle est le réel ; elle ne laisse aucun « déchet » ; elle n’a pas d’extérieur ; la démocratie capitaliste ne laisse aucune place pour l’autre monde ; la « radicalité » critique d’Attac se place délibérément dans le cadre de la démocratie capitaliste parce qu’elle adhère au libéralisme politique (la liberté des individus comme valeur) et qu’elle est légaliste ; les dirigeants d’Attac la déclarent officiellement réformiste ; cette « radicalité » affirme dans sa critique le caractère de système total de la démocratie capitaliste ; la démocratie capitaliste accoutumée à considérer la critique comme ce qui la définit en propre consomme, consume sans trop de difficultés cette « radicalité » critique : face au discours « radical » elle modifie son discours, mais ne cède sur rien d’essentiel ;

- l’autre monde est impensé ; les propositions ont été tardives, au total peu nombreuses et souvent plus conservatrices, défensives et négatives que novatrices (l’Etat providence, les avantages acquis, « le monde n’est pas une marchandise », etc.), plus individuelles que collectives (prééminence des droits individuels comme référence collective, très peu de propositions pour l’entreprise privée, etc.) ; les bribes d’autre monde que décrivent les pointillés des premières propositions nous font donc osciller entre la nostalgie de l’ancien et l’espoir, l’incertitude de son contraire ; ces bribes décrivent un autre monde plus moral (les victimes, les minorités ; les droits ; l’ultra démocratisme à l’heure du peuple introuvable ; la prééminence du discours) que politique (l’organisation de la société ; la prise en compte des transformations récentes de la démocratie capitaliste ; l’engagement politique, ses conditions de succès, ses devoirs ; l’équilibre entre réflexion, action et expérimentation) ; ces bribes renvoient plus à l’Etat protecteur qu’à la capacité de se gouverner dans des formes nouvelles, plus à la seule question sociale qu’à la question politique globale avec ses autres dimensions (technoscience, écologie, sécurité face aux menaces et aux formes politiques régressives, etc.), plus au Nord qu’au Sud.
Le grand Satan d’un côté et l’altérité vide de l’autre : autant dire que les adhérents baissent les bras et ressortent des réunions publiques et des « quatre pages » avec le sentiment d’avoir compris que le capitalisme - certes malfaisant - est surtout hyperpuissant (sans doute plus qu’il ne l’est réellement), que le cadre de la démocratie capitaliste ne peut être ni transformé, ni dépassé et que donc ils sont condamnés à accepter ce monde-ci… dans le meilleur cas corrigé à la marge de ses excès les plus flagrants (social libéralisme) . La militance disparaît ou devient un passe-temps, une auberge espagnole, une thérapie.

2. Propositions préliminaires

Déconstruire le caractère total du capitalisme

Si le capitalisme se présente et est souvent perçu comme le Tout, c ’est au prix de grandes mutilations du réel.
Il transforme la réalité en abstraction comptable : travail de l’argent, dématérialisation des choses (tout bien devient un service), destruction des choses par leur consommation et par la guerre. En ce sens le capitalisme ne veut pas que le monde soit une marchandise, il veut que le Tout soit déréalisé, vidé de sa substance et détruit dans l’abstraction de l’argent et la recherche du profit.
Pour rendre cela possible il disqualifie, expulse et détruit l’Autre. Toute activité est compartimentée et renvoyée à elle-même pour trouver ses références (l’économisme est un exemple de ce mouvement d’autonomisation). Tout être est enfermé dans un rapport de soi à soi en quête d’une identité par avance disqualifiée en dehors de l’argent (le communautarisme est une figure de cette atomisation). L’Autre est un concurrent qu’il faut défaire ou mieux un ennemi qu’il faut éliminer.
Détruit dans le présent l’Autre pourrait revenir par l’évocation du passé et de l’avenir. Le capitalisme dilate donc le présent et le rend éternel. Il fait de nous des êtres sans mémoire et sans projet, sans nostalgie et sans espoir.

Comprendre la déliaison de l’individu d’avec la société

L’individu a renoncé à devenir un acteur politique et à participer au gouvernement de la société, mais paradoxalement il ne lui a jamais adressé des demandes aussi nombreuses. Dans cette démarche les individus se regroupent en lobbies et s’adressent à l’Etat comme à un lobby. Le droit prend alors le pas sur les autres catégories du politique.
Il y a dans l’individualisme une part d’asservissement et une part d’émancipation qu’il faut démêler. Les individus ne renonceront pas à la réalisation individuelle de soi. La démocratie doit conjuguer liberté, égalité et fraternité.

Compléter le discours par l’action et l’expérimentation

Le discours politique est indispensable quand il apporte une intelligence du réel et qu’il éclaire les rapports de pouvoir, l’exercice du pouvoir, les pouvoirs. Il l’est quand il s’empare du réel, le met en perspective et répond aux questions : « Que se passe-t-il ? Comment est-ce relié au passé et à l’avenir ? » Consciemment ou pas le discours politique devient vite universaliste, prescriptif, prophétique. Chaque discours important devrait référencer le lieu d’action et d’expérimentation qui lui donne sa légitimité. A l’inverse chaque action ou expérimentation importante devrait faire l’objet d’un discours. Cet aller et retour entre concepts et réel peut être fécond.

Donner un visage à l’autre monde

Les principes opératoires de la démocratie capitaliste peuvent s’énoncer en une page. Le consensus de Washington en offre un exemple. La force de cette idéologie tient pour une part à cette simplicité d’énonciation. Nous pourrions nous livrer à cet exercice et essayer de donner un visage à l’autre monde non pas en le figeant dans des valeurs floues ou des objectifs irréels mais en privilégiant les principes opératoires qui nous engagent au mouvement. Nous pourrions ainsi tenter de sortir du cercle vicieux de la dénonciation rhétorique, du « comme si » l’autre monde était possible et mettre en perspective la reconstruction du pouvoir collectif, pièce par pièce, autour de propositions, actions et expérimentations alternatives.

Alain Lecourieux 3 octobre 2004