Argumentaire Lecourieux : L’Europe, espace pertinent face à la mondialisation

, par  Alain Lecourieux

L’Europe, espace pertinent face à la mondialisation

11 avril 2005

Figure nouvelle du capitalisme

La mondialisation actuelle est avant tout une figure nouvelle du capitalisme (1). Elle est caractérisée par une marchandisation sans limites, la dictature de la finance, le primat du droit des affaires sur les autres droits, la puissance des entreprises globales et de leurs réseaux, la domination comme principe de négociation internationale, sous couvert de multilatéralisme. La technologie lui donne la maîtrise du temps et de l’espace et la capacité de déterritorialiser les activités humaines qui échappent ainsi à toute souveraineté. La mondialisation ruse avec le concept de concurrence et ne rêve que d’oligopoles et de monopoles. C’est une machine à produire des inégalités sans précédent. Elle nie l’intérêt général et la démocratie.

Elle considère la planète comme une variable d’ajustement. Elle pratique à l’envi la novlangue. Elle n’a qu’un but, l’accumulation sans fin du capital. « Plus les marchés sont grands, mieux l’économe de marché combine économies d’échelle et concurrence, et donc plus elle est efficiente. Avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication, nous nous approchons davantage des marchés purs et parfaits des manuels. » (2)

Oui, une idéologie !

La mondialisation actuelle évite soigneusement de se présenter comme une idéologie et prétend être un état de nature.

« La mondialisation actuelle s’appuie sur la doxa néo-libérale qui, au cours des dernières années, a imposé sa préférence en faveur d’une politique orientée vers l’offre. Elle préconise la subordination inconditionnelle de l’Etat aux impératifs d’une intégration sociale censée s’effectuer par le biais des marchés à l’échelle de la planète, et recommande un Etat entrepreneur qui renonce à toute ambition de libérer la force de travail de son statut de marchandise, en congédiant, d’une façon générale, toute prétention de l’Etat à protéger la société.
L’Etat engagé dans le système économique transnational doit renvoyer ses citoyens à l’exercice des libertés négatives assurées par la concurrence mondiale et se contenter pour l’essentiel de mettre froidement à disposition les infrastructures qui rendent un lieu de production attractif du point de vue de la rentabilité, tout en favorisant l’activité des entreprises.
Supposons qu’une économie mondiale soit parfaitement libéralisée, tous les facteurs de production (y compris la main-d’œuvre) bénéficiant d’une mobilité illimitée, et qu’un jour s’établisse l’équilibre promis des lieux de production et d’une division du travail symétrique. Même dans cette situation, il faudrait accepter pendant une période transitoire, tant à l’échelle nationale qu’à celle de la planète, non seulement l’augmentation radicale des inégalités et la fragmentation sociale, mais encore la dépravation des critères moraux et des infrastructures culturelles. On peut donc se demander combien de temps il faudra pour traverser la vallée de larmes et quels sont les sacrifices requis : combien de destins marginalisés resteront au bord de la route, combien de conquêtes de la civilisation seront à tout jamais perdues et livrées à la destruction créatrice. » (3)

D’ailleurs certains tenants de la mondialisation néo-libérale l’admettent de plus en plus : « [La mondialisation est] inéquitable, car, d’un certain point de vue, elle se nourrit de la différence, des choix individuels, ce qui rend plus forts les plus forts et plus faibles les plus faibles en valeur relative. » (4)

« C’est une question tout aussi inquiétante qui se pose quant à l’avenir de la démocratie. Car les procédures et les dispositifs démocratiques, grâce auxquels les citoyens peuvent prétendre exercer une influence politique sur leurs conditions sociales de vie, ne peuvent plus durer lorsque l’Etat national est privé de ses fonctions et de sa liberté d’action sans qu’aucune fonction équivalente ne soit assurée au niveau supranational. » (5)

Fin du politique et de l’histoire ?

Pour les postmodernes, la flexibilité nouvelle des sociétés naguère organisées sous la forme de l’Etat national entraîne la fin du politique : une politique à l’échelle de la planète est désormais impossible en raison du déclin des Etats classiques et de l’apparition d’une société mondiale aux réseaux anarchiques.
Pour les néo-libéraux, toutes les fonctions de régulation sont confiées au marché ; il n’est pas souhaitable d’imposer un cadre politique à l’économie mondiale dérégulée.
Pour les deux, les mondes vécus des individus et des petits groupes se disséminent dans des réseaux mondiaux et ne sont coordonnés qu’au niveau de leurs fonctions, au lieu de se recouper sur la voie de l’intégration sociale pour former des unités politiques.
Se présentant comme un état de nature et non pas pour ce qu’elle est, une idéologie , la mondialisation actuelle obscurcit le débat public et veut le détruire. Elle veut la fin de la citoyenneté, de l’histoire et de la politique.

L’Europe pertinente

On peut observer que de nouveaux risques, qui ne respectent aucune frontière, surgissent du fait de l’atteinte portée aux cycles écologiques et du fait de la fragilité des installations de haute technologie. Par ailleurs les frontières sont poreuses pour le terrorisme, la criminalité organisée, le trafic de drogues et d’armes. Cette évolution peut laisser penser que l’Europe est une dimension déjà dépassée. Les grandes questions éthiques, les problèmes internationaux de santé, les inégalités entre Nord et Sud, l’impasse écologique (développement durable, pollution et réchauffement de la planète), les mouvements migratoires, la finance mondialisée et ses dérives criminelles, l’Internet, les marchés réellement mondiaux de biens et de services, le fonctionnement des entreprises globales, nombre de problèmes de sécurité et de défense sont autant de questions globales qui appellent des réponses, pour partie, mondiales. Au total, il est facile de lister une vingtaine de domaines de cette nature.

Les néo-libéraux ont tout intérêt à nous faire croire que la mondialisation actuelle, fait de nature, est plus achevée qu’elle ne l’est réellement, pour nous faire mieux accepter des contraintes de plus en plus nombreuses. « La plupart des questions deviennent globales. » (6) Ils veulent que cette affirmation devienne autoréalisatrice. Mais, en fait, la mondialisation est partielle et contradictoire. La cité universelle et le village planétaire n’existent pas.

En proportion du PIB mondial, le commerce mondial n’a retrouvé son niveau de 1914 qu’en 1973. Le niveau moyen d’implantation des firmes à l’extérieur de leur pays d’origine est encore modeste : en 1990, l’investissement direct à l’étranger ne représentait que 1% du PIB mondial ; la part de la production des entreprises japonaises, allemandes et américaines à l’étranger étaient respectivement de 6%, 17% et 20%.
Les flux migratoires sont très limités et s’inscrivent, pour l’essentiel, dans le cadre des anciens rapports coloniaux ou de voisinage. Même dans l’UE, où la liberté de circulation est établie depuis plus de quarante ans, il y a moins de trois millions de personnes travaillant de façon permanente dans un autre Etat membre.

Le concept même de village planétaire est porteur de contradictions : les villageois de ce village ne se connaissent pas, ne partagent pas la même culture, ne vivent pas à la même heure  ; il n’y a pas de communauté mondiale ; le paysan chinois, malien ou américain ne vivent pas dans le même village. Certes un sentiment libertaire salue l’ouverture des frontières territoriales et sociales comme une double émancipation vis-à-vis de la réglementation étatique et des comportements imposés par la collectivité nationale. Mais le monde est polarisé entre Nord et Sud, entre pauvres et riches, au sein de régions telles que l’UE, l’ALENA, le Mercosour. L’UE représente la zone la plus intégrée du point de vue institutionnel, commercial et politique.

Pour une Union européenne solidaire

Le surgissement de ces problèmes mondiaux fait apparaître des questions redoutables dont beaucoup tournent autour de la notion de légitimité des institutions et organisations - une crise ontologique !

A côté d’un nombre important d’organisations gouvernementales internationales, certaines ONG ont accru leur influence. Mais les nouvelles formes de coopération internationale ne disposent pas d’une légitimation qui satisfait aux exigences des procédures institutionnalisées au niveau de l’Etat national, aux exigences démocratiques minimales. Pour résumer, on peut affirmer qu’un gouvernement mondial est encore pour longtemps largement introuvable, même si la gouvernance mondiale doit être refondée sur des bases qui ne soient plus celles du monde des 1940, le monde de Bretton Woods.

L’UE est un lieu de puissance économique majeure, capable, grosso modo, de satisfaire ses besoins. Ses dépendances essentielles concernent l’électronique et les ressources énergétiques et minières. Les échanges intra-européens des Etats membres représentent 65% de leurs échanges internationaux. La dépendance de l’UE est donc, bien sûr, très inférieure à celle des Etats qui la constituent.

Une Union européenne solidaire ne se couperait pas du monde, mais ferait décroître encore la dépendance de l’UE vis-à-vis du marché mondial, pour accroître ses marges de manœuvre internes. L’UE offre un cadre dans lequel il serait possible de ressaisir de la souveraineté et donc de la démocratie. Cette Europe dont nous avons besoin n’est pas celle qui se construit aujourd’hui. « Pour l’ordre politique et social de l’Europe, la mondialisation représente le principal défi. On peut penser que la solution réside dans la régulation par la politique des marchés qui échappent à l’influence des Etats nations. A moins que l’absence de tout diagnostic éclairant sur notre époque ne laisse les catastrophes être la seule manière que nous ayons d’apprendre. » (7)

Alain Lecourieux

Notes

1. A côté de cette nouvelle figure, il y a Le Nouvel esprit du capitalisme, Luc Boltanski et
Eve Chiapello, Gallimard, 2000.

2. Pascal Lamy, Les moyens d’action économique de l’Europe, Esprit, juillet 2001.

3. Jürgen Habermas, Après l’Etat nation, Fayard, 2000.

4. Pascal Lamy, Les moyens d’action économique de l’Europe, Esprit, juillet 2001.

5. Jürgen Habermas, Après l’Etat nation, Fayard, 2000.

6. Pascal Lamy, Les moyens économiques de l’Europe, Esprit, juillet 2001.

7. Jürgen Habermas, Après l’Etat nation, Fayard, 2000.

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