Commentaire Lecourieux : Les quatre contradictions de l’Union européenne

, par  Alain Lecourieux

Pour une Union européenne solidaire

Les quatre contradictions de l’Union européenne

18 avril 2005

L’Union européenne vit des contradictions. Le but de ce document est de repérer quatre contradictions majeures. Tout projet européen doit dire comment il gère ces contradictions et comment à long terme il entend les dépasser.

1. Union des Etats et Union des peuples
La Convention sur l’avenir de l’Europe vient de définir l’Union européenne comme " Une Union d’Etats et de peuples qui coordonnent étroitement leurs politiques et qui gèrent sur le mode fédéral certaines compétences communes ".
La construction européenne a été une construction étatique ; on peut même dire diplomatique ; les réformes importantes de l’UE comme le marché unique ou l’euro sont venues des Etats. Les peuples ont été tenus à l’écart ; leur méconnaissance du fonctionnement de l’Union et la place limitée que tient l’UE dans le débat politique des Etats-membres en témoignent.
L’Union est d’abord une organisation internationale dont la règle du jeu est définie par cinq traités (Rome, Acte unique de Luxembourg, Maastricht, Amsterdam et Nice). Ces traités institutionnalisent un pouvoir intergouvernemental fort incarné par le Conseil des ministres. Le pouvoir fédéral ou quasi-fédéral est important et largement non contrôlé démocratiquement (concurrence, monnaie et politique commerciale pour l’essentiel). L’essentiel de la décision européenne traduit des compromis entre Etats et non pas un intérêt général européen. Le Parlement européen et la Commission sont les institutions chargées de représenter cet intérêt général, ce bien commun européen. Jusqu’à présent elles ont toutes deux échoué à construire cet intérêt général dans une construction démocratique qui associe les peuples de l’Union.
Pour résumer les conséquences de cette première contradiction l’UE est actuellement une Union des Etats qui trouve des compromis entre des intérêts étatiques et qui gère sur un mode fédéral qui s’est autonomisé des compétences communes.

2. Elargissement et approfondissement

La construction européenne est marquée par un double déséquilibre qui touche à la fois son espace géographique (l’élargissement) et son contenu politique (l’intégration européenne appelé aussi l’approfondissement).
Six, sept changements successifs, voire plus, ont ou vont modifier les frontières de l’Union en trente-cinq ans :

- Danemark, Irlande et Royaume-Uni en 1972 ;

- Grèce en 1979 ;

- Espagne et Portugal en 1985 ;

- Autriche, Finlande et Suède en 1995 ;

- Chypre, Tchéquie, Estonie, Hongrie, Lettonie,
Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie et Slovénie en 2004 ;

- Bulgarie et Roumanie en 2007 ;

- et éventuellement Turquie, Balkans, Caucase, Ukraine, etc.
La question de l’adhésion de la Norvège, de la Suisse et de l’Islande reste ouverte.
Par ailleurs l’approfondissement de l’Union met en œuvre un déséquilibre de contenu politique. La construction est et reste inachevée ; chaque réforme importante appelle donc une autre réforme pour la compléter ; par exemple, l’euro appelle une politique sociale, budgétaire et fiscale commune.
L’élargissement recule l’avènement d’un espace politique partagé qui serait le fondement même d’une démocratie européenne ; la démocratie requiert en effet un espace géographique borné par des frontières stables. De plus l’élargissement par son hétérogénéité culturelle, sociale et économique croissante rend problématique à la fois le développement d’un sentiment commun d’appartenance à l’Union, la construction d’un intérêt européen commun, voire les compromis nécessaires à la mise en oeuvre de politiques communes autres que le marché et l’euro.
Faute d’une volonté politique forte de construire cet espace et de réduire cette hétérogénéité - ce qui supposerait une solidarité financière sans précédent - deux scénarios sont probables :

- l’UE se transforme en une " très grande Suisse " fortement inégalitaire à la remorque des Etats-Unis ; - l’UE se coupe en deux : une " grande Suisse " et une Union où des choix politiques différenciés sont encore possibles.
Pour résumer les conséquences des deux premières contradictions, l’UE est :

- une Union des Etats qui trouve des compromis entre des intérêts étatiques et qui gère sur un mode fédéral qui s’est autonomisé des compétences communes ; - une pseudo Union sans espace politique, sans identité autre que le marché et l’euro ou une Union condamnée à l’éclatement.

3. Capitalisme et politique
Kenneth Arrow, concepteur de la théorie pure de l’économie de marché affirme : " Le marché n’est compatible avec aucun régime politique, aucune forme de gouvernement, ni la démocratie, ni l’oligarchie, ni la dictature ". Le capitalisme veut la mort du marché pur fondé sur une concurrence construite et veut le triomphe de l’oligopole et du monopole ; il développe une logique qui condamne elle aussi toute forme de gouvernement. Toute intervention politique ne peut que réduire l’efficacité économique ; le capitalisme n’a besoin pour fonctionner que d’individus ; toute intrusion de la politique - lieu même du collectif et du compromis entre des intérêts collectifs - ne peut que conduire à une affectation non optimale des ressources et réduire donc l’accumulation du capital.
Le capitalisme déconstruit la politique entendue comme choix entre des options significativement différentes ; son idéologie (la doxa) démontre l’absurdité d’un tel choix ; son pouvoir crée à la fois les meilleures conditions de l’accumulation du capital et les conditions proprement politiques du développement de l’idéologie.
L’UE comme les Etats-membres qui la composent devient " entrepreneur pour " et " réparateur du " capitalisme ; elle travaille en parfaite symbiose avec les lobbies capitalistes ; les élus, les fonctionnaires partagent avec les représentants du capital les mêmes locaux, les mêmes voyages, le mêmes repas ; ils ont les mêmes pratiques ; les premiers vont de renoncements en renoncements pour s’aligner sur les seconds.
L’orientation capitaliste de l’UE n’est plus à démontrer. Rappelons simplement deux faits :

- les traités neutres sur la propriété du capital ont été détournés dans la pratique depuis le début des années 1990 par les directives qui ont organisé systématiquement la libéralisation (mise en concurrence), donc le démantèlement des services publics ;

- le budget de l’Union borné au ridicule 1,27% du PIB par le traité de Maastricht est de fait inférieur (1%) à cette borne et limite ainsi l’ampleur de toute politique qui s’écarterait du marché.
Pour résumer les conséquences des trois premières contradictions, l’UE est :

- une Union des Etats qui trouve des compromis entre des intérêts étatiques et qui gère sur un mode fédéral qui s’est autonomisé des compétences communes ;

- une pseudo Union sans espace politique, sans identité autre que le marché et l’euro ou une Union condamnée à l’éclatement ;

- une Union qui a choisi une société de marché capitaliste derrière l’affirmation " économie de marché ouverte " et qui limite son rôle politique à celui d’entrepreneur du capital et d’éventuel réparateur de ses dégâts ; elle privilégie la règle qui crée les conditions de l’accumulation du capital au choix politique.

4. Force et justice
" Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire [inévitable] que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants ; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute [discussion], la force est reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. " - Blaise Pascal - Les Pensées - 1657
Dans un monde marqué par l’impérialisme américain, par des menaces intégristes identitaires et régressives, l’UE a deux tentations :

- être un caniche des Etats-Unis dans le cadre de la Guerre sans limites ;

- se placer dans l’" au-delà de la puissance ". Cette seconde conception promeut trois idées que la violence et la complexité du monde viennent sans cesse contredire : - un droit international daté et sans sanction ;

- le capitalisme sous le vocable " libre-échange " continuellement nié par les pays du Nord (dont l’UE) qui maintiennent leurs protections vis-à-vis du Sud ;

- un multilatéralisme qui s’appuie sur des organisations internationales pensées dans les années 1940 et recouvre des rapports brutaux de domination. La boucle est bouclée. L’UE n’a pas de politique intérieure autre que celle de mettre en oeuvre une société de marché capitaliste. Elle ne peut donc avoir de politique extérieure indépendante. C’est donc l’échec constaté de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD).
Pour résumer les conséquences des quatre contradictions, l’UE est :

- une Union des Etats qui trouve des compromis entre des intérêts étatiques et qui gère sur un mode fédéral qui s’est autonomisé des compétences communes ;

- une pseudo Union sans espace politique, sans identité autre que le marché ou une Union condamnée à l’éclatement ;

- une Union qui a choisi une société de marché capitaliste derrière l’affirmation " économie de marché ouverte " et qui limite son rôle politique à celui d’entrepreneur du capital et d’éventuel réparateur de ses dégâts ; elle privilégie la règle qui crée les conditions de l’accumulation du capital au choix politique

- une Union qui ne peut avoir de politique extérieure indépendante ; se refusant à être juste, elle ne peut pas être forte.

Alain Lecourieux

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