ciné-débat le mercredi 10 mars : « Il va pleuvoir sur Conakry » en présence du réalisateur

, par  attac92clamart , popularité : 46%

 

ciné-débat le mercredi 10 mars : « Il va pleuvoir sur Conakry », suivi d’un débat en présence du réalisateur, au cinéma Jeanne Moreau de Clamart.

affiche _ il va pleuvoir sur Conalry

Quelques mots sur le film et son réalisateur :

Il va pleuvoir sur Conakry de film de Cheick Fantamady Camara, 1h53mn Avec Alexandre Ogou, Tella Kpomahou, Moussa Keïta, Fatoumata Diawara

 

La critique "Excessif.com",
L’interview de "Afrik.com" avec Cheick Fantamady Camara,
La critique "Africultures".

 

critique du site excessif.com

L’HISTOIRE : Bangali alias BB est un journaliste caricaturiste moderne et progressiste. Son père Karamo ainsi que son frère aîné Amine sont plutôt rompus à la pratique religieuse et au respect des traditions ancestrales. BB est amoureux de Kesso, mais ne peut la présenter à son père, parce que celle-ci est une informaticienne née d’une famille de classe moyenne, et ne correspond pas au genre de femme qu’il est supposé lui souhaiter comme épouse.
Depuis plusieurs semaines, la sécheresse sévit à Conakry, capitale de la République de Guinée. Dans ce contexte, le pouvoir politique tient secret un bulletin météo favorable et profite de la situation pour renforcer, par un malin subterfuge, ses relations avec les dignitaires religieux. En effet, pour accentuer l’influence des membres du clergé sur la population afin d’en profiter pendant les futures élections, le ministre des cultes leur offre une enveloppe et leur demande de prier la divine providence pour faire tomber la pluie.
BB comprend la supercherie et dénonce, contre l’avis de son patron, les faits dans le journal L’Horizon pour lequel il travaille. Un conflit ouvert naît alors quand Karamo apprend par ce journal que c’est son propre fils BB qui est à l’origine de cette critique mal venue et de mauvais goût.
Par ailleurs, la grossesse annoncée de Kesso à ce moment vient exacerber cette situation déjà tendue, car pour Karamo, un enfant né hors mariage est un bâtard qui salirait la lignée familiale. Sur fond de conflit de génération, d’opposition de points de vue et de fragile équilibre familial, un drame est donc inévitable.
"Un film ancré dans la réalité la plus palpable et dérangeante."
Faisant partie du cycle Africamania à la Cinémathèque française, Il Va Pleuvoir Sur Conakry avait beaucoup impressionné, mais jusqu’alors aucune date n’avait encore été annoncée pour une sortie dans l’hexagone. Et c’est un gage de reconnaissance que le distributeur Altantis prenne l’initiative de sortir en salles ce film guinéen. Même si le cinéma africain n’a jamais autant été en crise que depuis les années 2000, il n’a de cesse de délivrer au compte-gouttes des précieuses pépites cinématographiques. Malgré leurs maigres budgets et des conditions de tournages parfois précaires, ces films africains n’ont pas à rougir en comparaison des productions françaises fades et sans âme, mettant en scène pour 90% d’entre elles des fictions ampoulées et bourgeoises.

Auréolé de nombreuses récompenses internationales, Il Va Pleuvoir Sur Conakry nous invite à suivre le quotidien de Bangali, fils de Karamo, l’imam de la mosquée de Conakry. Bangali s’oppose aux pratiques religieuses de son père, et va jusqu’à remettre en cause les traditions ancestrales guinéennes. Ce dessinateur et caricaturiste va mener un combat périlleux contre toutes formes de soumission imposées par les pratiques religieuses et traditionnelles. De par son métier ouvertement provocateur et son amour pour la belle Kesso (la superbe actrice béninoise Tella Kpomahoun), il coule dans ses veines un puissant esprit contestataire. Avec Il Va Pleuvoir Sur Conakry, c’est toute une société qui sera clouée au pilori au travers du témoignage bouleversant du personnage de Bangali. Il souligne avec une grande finesse les déviances des pratiques religieuses et traditionnelles guinéennes qui sont à l’opposé des valeurs qu’elles prônent.

Cheick Fantamady Camara, le réalisateur d’Il Va Pleuvoir sur Cornakry, stigmatise l’écart générationnel entre Bangali qui incarne à merveille la jeunesse guinéenne en quête d’émancipation et de liberté, et son père l’Imam Karamo qui appartient à la génération de ses aînés qui restent endoctrinés dans le traditionalisme religieux, poussant trop souvent à l’absurde et à des drames familiaux. Offrant un panel d’images parfois crues et inhabituelles pour un film africain, auquel s’ajoutent des propos tout aussi durs qui mettent véritablement à nu ses acteurs et la société dans laquelle ils gravitent. À ce titre, on peut évoquer l’introduction du film qui est ni plus ni moins une séquence où Kesso et Bangali font l’amour sans la moindre retenue. Les corps d’ébène s’enlacent lascivement au gré des soupirs de jouissance. Une séquence d’une grande beauté dressée comme une forme de provocation face au public musulman guinéen.

Le ton général n’est pourtant pas celui du drame social pur et dur. Cheick Fantamady Camara a su insuffler des accents de comédie satirique à son film, allégeant le pathos imposé par le scénario. L’instrumentalisation du pouvoir religieux est omniprésente, mais la manière dont elle est mise en scène souligne les situations souvent ridicules qui en découlent. Une grande force qui nous prend à témoin et qui dénonce de manière frontale les hauts responsables de l’État guinéen, asservis par les instigations religieuses. Incriminant directement le père du héros, l’imam de la mosquée de Conakry, le réalisateur risque de s’attirer les foudres des instances religieuses de son pays. Un mal pour un bien, et ce n’est pas l’infanticide perpétré dans un pur esprit traditionnel qui va prouver le contraire. L’horreur de la mise à mort de l’enfant, à laquelle on assiste impuissant dans une séquence de nuit, renforce encore plus l’apologie des traditions poussée dans ses ultimes retranchements.

Un terrible message délivré par un réalisateur qui cherche à faire réagir les consciences de son pays, mais aussi en dehors des frontières de celui-ci. Il Va Pleuvoir Sur Conakry se montre tour à tour ironique, satyrique, bouleversant et profondément humain. Un film ancré dans la réalité la plus palpable et dérangeante. Le happy end de cette grossesse désirée par un couple heureux est un joli pied de nez qui conclue le film et incarne cette nouvelle génération qui aspire à s’émanciper clairement du poids des traditions religieuses.

 

critique et interview site Afrik.com

"Il va pleuvoir sur Conakry" : une jeunesse africaine en révolte

Le premier long métrage de Cheick Fantamady Camara est sorti sur les écrans français ce mercredi. Un brin idéaliste, la fiction du cinéaste guinéen n’en garde pas moins son acuité sur la construction identitaire d’une jeunesse africaine vivant sur un continent soumis aux caprices du monde et qui peine parfois à se retrouver. Explications de Cheick Fantamady Camara.

Bangali, alias BB, (Alexandre Ogou) est caricaturiste dans un quotidien à Conakry, la capitale guinéenne, à l’insu de son père Karamo (admirablement interprété par Moussa Keïta), imam respecté de la ville. Sa relation avec Kesso (Tella Kpomahou), une informaticienne, est vue d’un très mauvais œil par sa famille qui compte sur lui pour reprendre la charge spirituelle qui pèse sur sa lignée. Partagé entre sa fidélité aux traditions familiales et le désir de vivre son amour, BB s’engage dans un combat semé d’embûches. Le climat socio-politique délétère ne lui facilite pas la tâche. Les chefs religieux sont utilisés comme le bras armé d’un pouvoir corrompu et corrupteur.
La dernière œuvre de Cheick Fantamady Camara séduit par sa retranscription du malaise de nombreux jeunes Africains perdus au carrefour de la tradition et de la modernité. Le réalisateur guinéen raconte l’aventure toujours ambigüe d’une jeunesse tiraillée qui doit souvent son salut à l’art, sinon à la musique. Elle tient une place prépondérante dans cette fiction au travers d’une très belle bande originale. On y découvre un pays, des hommes et des femmes qui essaient, tant bien que mal, de se mettre au diapason d’un monde en mutation, tout en tentant d’assumer leur identité d’Africain et les nombreuses contradictions qu’elle suppose.
Tourné en 2005, Il va pleuvoir sur Conakry a été diffusé pour la première fois en janvier 2007 à Paris. Depuis, il a fait le tour du monde en passant par le Fespaco où il a été salué par le Prix du public RFI. Le film a reçu la semaine dernière son 11e prix au festival Vues d’Afrique qui s’est tenu au Canada.

Entretien avec le cinéaste guinéen Cheick Fantamady Camara, mercredi 30 avril 2008 par Falila Gbadamassi

Afrik.com : Vous parlez des abus du pouvoir politique et religieux, qui peuvent même rentrer en connivence pour soumettre le peuple dans Il va pleuvoir sur Conakry. Mais aussi du poids des traditions rétrogrades et de conflits générationnels. Cette dernière thématique est très récurrente dans le cinéma, notamment celui d’Afrique de l’Ouest. C’est une problématique à laquelle le cinéaste africain peut échapper ?
Cheick Fantamady Camara : Les cinéastes africains ne parlent pas que de cela. Ils abordent de nombreux autres thèmes. Dans ce film, je parle aussi d’amour, du quotidien de la jeunesse dans mon pays ... La récurrence de cette thématique tient du fait que ces problèmes existent et persistent. Il n’est pas uniquement traité par le cinéma d’Afrique noire. Il en est aussi question dans le cinéma maghrébin. Nous sommes issus de sociétés qui sont têtues. Les traditions, la religion sont devenus un moyen pervers d’oppresser et d’asservir les populations. Les politiques profitent de tout ce qui peut leur être utile pour étendre leur influence. La religion y contribue largement aujourd’hui. C’est ce qui pousse les jeunes à se révolter afin de dénoncer cette situation.

Afrik.com : La religion qui sert de prétexte à toutes sortes d’actions plus ou moins inavouables, c’est un thème très actuel…
Cheick Fantamady Camara : Je pense à une chanson d’Alpha Blondy qui dit « les enfants de Dieu tuent au nom de Dieu ». Je me demande si l’on ne devrait pas redéfinir la notion de Dieu en Afrique. Depuis que le christianisme ou l’islam ont fait irruption sur le continent, que nous ont-ils apporté ? Ils n’ont créé que des fanatiques qui se laissent mourir de faim, des paresseux, des escrocs et des manipulateurs. C’est à la jeunesse africaine de retrouver son identité, y compris son identité religieuse, de sortir de ce carcan dans lequel les Africains sont depuis la colonisation.

Afrik.com : Nos traditions nous desservent également comme vous le montrez dans Il va pleuvoir sur Conakry ?
Cheick Fantamady Camara : Les traditions qui sont les nôtres n’ont pas évolué depuis des siècles. Avec l’arrivée du christianisme et de l’islam, les Africains rejettent même leurs propres traditions. Dominés par les étrangers, nous n’avons pas pu progressé dans nos propres pratiques. Encore que dans le film, je ne parle que de l’impact de nos propres traditions…

Afrik.com : Vous parlez aussi de syncrétisme religieux car tout imam qu’il est, le père de BB s’en remet à la féticheuse du village et à un canari qui se transmet dans sa famille de père en fils ?
Cheick Fantamady Camara : Qu’il soit chrétien ou musulman, l’Africain reste attaché à des pratiques animistes parce que ce sont-elles qui constituent notre vraie religion. Ma force réside dans le fait que je me sois affranchi de tout cela. Je ne suis ni chrétien ni musulman, ni mauvais animiste.

Afrik.com : Selon vous, l’Africain a été aussi perturbé dans son développement spirituel par la colonisation et autre assimilation culturelle ?
Cheick Fantamady Camara : On ne sait plus où on est. C’est aux jeunes de rechercher leur véritable spiritualité, de retrouver ces véritables repères. Deux choses, selon moi, définissent l’identité. La spiritualité qui permet de communiquer avec la nature et la langue qui permet de communiquer avec ses semblables. Il faut que les Noirs se débarrassent de leurs complexes. Un Noir doit pouvoir regarder un Blanc en face.

Afrik.com : La question de l’identité semble vous tarauder. Comment vous est venue l’idée de ce film ?
Cheick Fantamady Camara : Cette question de l’identité du Noir m’habite depuis très longtemps et m’a envahi tout entier depuis que j’ai vu Racines. Je pense à Il va pleuvoir sur Conakry depuis plus de 20 ans. C’est un film qui a toujours été en moi et qui a fini par exploser quand j’ai rencontré, en 2001, une productrice française qui cherchait un réalisateur africain qui travaillerait sur la naissance et sa perception dans une société africaine. Je n’ai finalement pas travaillé avec elle mais le film est là.

Afrik.com : En même temps, votre film reste très positif parce qu’il essaie de faire des ponts…
Cheick Fantamady Camara : Je voulais avant tout montrer toutes les épreuves auxquelles ont été confrontés BB et Kesso pour vivre leur amour. En les surmontant, ils ont également gagné leur liberté.

Afrik.com : La musique est dans ce film le moyen pour les jeunes Guinéens de s’exprimer et de se libérer. La BO est particulièrement belle et on y découvre une talentueuse jeune femme. De qui s’agit-il ?
Cheick Fantamady Camara : Fatoumata Diawara (elle a tenu le premier rôle dans L’Opéra du Sahel crée en 2006 ndlr) est une artiste malienne qui est en tournée actuellement en France. Elle est extraordinaire et elle a endossé récemment le rôle de la sorcière Karaba dans la comédie musicale Kirikou & Karaba. Elle est accompagnée par quatre rappeuses guinéennes. Nous avions enregistré énormément de sons pour ce film. Nous n’avons pas pu tous les intégrer mais ils le seront en bonus sur le DVD.

Afrik.com : Vous êtes Guinéen. Comment se porte le cinéma dans votre pays ?
Cheick Fantamady Camara : Il est à l’image du cinéma africain qui n’est pas toujours au mieux de sa forme. Ce qui est certain, c’est qu’en Guinée, la jeunesse est très active dans le Septième art grâce à la vidéo. Ces talents, assez prometteurs, n’ont besoin que de formation pour contribuer à l’émergence d’une industrie cinématographique. Nous les aidons à notre manière en essayant d’ouvrir des petites salles de cinéma parce que la vidéo ne suffit pas. Nous voulons que les gens sortent de chez eux pour aller voir des films dans des salles.

Afrik.com : Il y a encore des salles de cinéma à Conakry ?
Cheick Fantamady Camara : Non. Je viens néanmoins d’apprendre que l’une d’elles rouvrira le 1er mai . Autrement, c’est le centre culturel français de Conakry qui diffuse des films. Ce qui est assez paradoxal car en dépit des reproches qu’on leur fait, sans eux il n’y aurait rien. Nos roitelets, avides de pouvoir et d’argent, sont incapables de se pencher sur ces questions. C’est au-delà de la honte !

Afrik.com : Chaque fois qu’une de vos œuvres est présentée au Fespaco, vous êtes récompensé. En 2001, Konorofili est reparti avec le Prix du Jury, Bé Kunko y a obtenu le Poulain d’argent en 2005. Il va pleuvoir à Conakry y a été distingué en 2007 par le Prix du public RFI. A 38 ans, que vous ont apporté toutes ces distinctions dans votre carrière ?
Cheick Fantamady Camara : Quand on est récompensé, ça vous redonne confiance. C’est la reconnaissance de son travail et ça ne peut que vous faire avancer. C’est très gratifiant d’être distingué au Fespaco, l’un des plus importants festivals de cinéma en Afrique.

Afrik.com : De nombreux films africains y sont récompensés, de même qu’a travers le monde. Mais ces films ne sont quasiment jamais vus par les principaux concernés. Ils le sont souvent en France où ils sont souvent mal distribués. Comment vivez-vous cette situation ?
Cheick Fantamady Camara : On vit très mal cette situation. Nous n’avons pas de salles comme je vous le disais tantôt. Un film doit être vu en salle. Nos dirigeants n’ont pas compris l’importance de l’image. Ils n’ont à cœur que de montrer la leur sur les chaînes de télévision nationales. Ils ne savent pas que celle d’un pays passe par la culture. Regardez nos ambassades à travers le monde, rares sont celles qui vous mettent à l’aise. L’Afrique a préféré confié la gestion de son image à l’étranger, à des étrangers, à la France pour ne citer que cet exemple. C’est pourquoi elle se retrouve réduite à des clichés.

Afrik.com : La France qui finance de nombreux films africains…
Cheick Fantamady Camara : C’est bien ce que je dis. Elle investit certes, mais on ne peut pas traiter un mendiant comme ses propres enfants. Nos leaders n’ont pas compris que l’art est une industrie qui génère de la richesse. Il n’y a qu’à voir Hollywood pour s’en convaincre.

Afrik.com : Quand le film sera-t-il diffusé en Guinée ?
Cheick Fantamady Camara : J’ai contacté le centre culturel français qui n’est équipé que d’un matériel DV. Nous allons entreprendre des démarches pour nous procurer un lecteur bêta ou le louer à la télévision guinéenne pour que le public guinéen jouisse d’une projection en bonne et due forme.

 

Africultures

Il va pleuvoir sur Conakry de Cheick Fantamady Camara

C’est d’avion que nous découvrons Conakry sur un air de rap durant le générique, mais c’est sur l’eau de la mer qu’il se termine : c’est bien dans la ville que nous plongeons mais c’est aussi dans le sentiment, voire la sexualité car le film démarre ensuite sur un couple nu sur un lit. L’image choc annonce une liberté de ton dont le film ne se départira jamais : c’est bien les hypocrisies et manipulations de toutes sortes que Cheick Fantamady Camara entend dénoncer.
D’abord celles qui enferment la jeunesse dans des interdits rétrogrades, ensuite celles qui font de la religion un outil de répression au niveau de la famille mais aussi un outil du pouvoir en soutenant la prière de l’imam supposée provoquer une pluie prévue par la météo, enfin celles qui permettent aux politiciens de figer la société plutôt que de la faire évoluer. Autant dire que Camara tire tous azimuts.
Mais ses flèches restent subtiles et c’est la grande qualité de ce film de facture populaire apte à toucher un large public (d’ailleurs honoré par le prix RFI du public au Fespaco 2007) : même pris dans des histoires sentimentales ou familiales dignes d’un feuilleton, ses personnages conservent une heureuse complexité évitant tout stéréotype et ouvrent donc à une vraie réflexion.
Il va pleuvoir sur Conakry ne s’inscrit pas dans l’opposition tradition-modernité dans laquelle on continue d’enfermer les cinémas d’Afrique sans percevoir l’évolution de leurs thématiques. Le jeune Bangali, affectueusement appelé Bibi par les deux femmes qui se le disputent, subit mais ne refuse pas les traditions. Il écoute attentivement l’oracle des cauris que lui tire un ami sur la plage et ne sait comment résister à son père imam qui lui impose de lui succéder : "on peut refuser un cadeau mais pas un destin". Son père ne s’oppose d’ailleurs pas non plus au fétichisme de ses ancêtres et mélange volontiers les deux croyances.

Bangali n’est donc pas un rebelle, malgré l’impertinence de ses caricatures publiées dans le quotidien L’Horizon. Il est empêtré dans un mal être qu’il ne sait gérer, coincé entre son désir d’affirmation et le désir du père, ce qui confère à son personnage une universalité propre à parler à chacun. Comme sa sœur qui se cache pour sortir en boîte et remet le foulard de retour à la maison, il n’ose annoncer sa relation avec la belle Kesso à son père. La potentielle Miss Guinée ne sait elle-même comment lui dire qu’elle est enceinte. C’est dans ces non-dits et ces obstacles à la parole que le scénario de Camara puise ses qui pro quo et ses retournements, conservant au film une dynamique permanente.
Personne ne refuse ainsi l’héritage mais chacun essaye d’en négocier les termes. Ce n’est que lorsque les anciens ne respecteront pas leur parole et piégeront les jeunes que le drame se nouera, lourd de conséquences. Tenté par une vengeance parricide, Bangali hésitera à trucider son géniteur mais se retient : ce n’est pas au meurtre du père qu’invite Camara mais à une patience déterminée, ce qui suppose de savoir vers quoi on veut aller. Son film appelle les jeunes Africains non à rejeter leurs parents mais à dialoguer pour les faire évoluer. Et donc à savoir ce qu’ils veulent défendre. Sa liberté de ton est une direction proposée : cette jeunesse en chaleur mais interdite de piscine a la plage comme recours, elle a son insolence comme arme, son aspiration à la liberté d’expression comme programme. On voit d’ailleurs l’effigie du journaliste burkinabé assassiné Norbert Zongo sur un mur du studio. Cela demande donc du courage et Bangali ne manque pas de détermination : c’est parce qu’il ira jusqu’au bout en prenant tous les risques que le film peut se terminer en happy end malgré le drame. Il n’est pas le seul : les jeunes femmes de son film prennent autant de risques et sont tout aussi déterminées. Leur opinion compte et leurs exigences sont légitimes. La société future ne se construira pas sans elles.

Par le choix des gestes, des décors, des habits, des couleurs, des musiques (et notamment celle du grand Wendel qui réalisait une fusion de jazz africain) autant que par le positionnement de ses personnages, Camara rappelle sans cesse qu’on peut puiser dans la tradition pour enrichir la modernité. La grande table ne sépare le père et le fils que le temps d’un plan, jusqu’à ce que Bangali annonce qu’il est prêt à donner sa vie pour son enfant : ce qui intéresse Camara dans la tradition, ce sont les valeurs qu’elle véhicule, que la modernité ne respecte pas.

Un scénario donnant non sans humour une grande place au dialogue, des jeux sentimentaux entre les deux prétendantes de Bibi, des personnages à qui tout arrive en l’espace d’un film : les ingrédients du cinéma populaire sont respectés. Cheick Fantamady Camara nous avait habitué à davantage de métaphores dans ses courts métrages, et moins d’académisme dans les scènes d’intérieur. Un peu plus de mise en scène n’aurait ni éloigné le public ni trahi le propos. Elle aurait davantage ouvert à l’émotion et ainsi renforcé l’indéniable poids de Il va pleuvoir sur Conakry pour le temps présent.

Olivier Barlet