Luttes sociales et démocratie après les retraites

, par  attac92clamart , popularité : 47%

Voici un texte rédigé à la fin de l’été qui a suivi la promulgation de la loi déconstruisant un peu plus le système de retraite par répartition.

 

 

 

 

(Reste)ra t’il de la neige à Noël ?

Luttes sociales et démocratie : après les retraites ?

 

Lisant cet été mes lectures en retard ou trop vite parcourues, je me suis arrêté sur deux contributions qui se répondent et ne me donnent pas de réponses. Comme elles sont un appel à débat, je livre mes réflexions.

 

1/ Notes de lecture de :

« Quelques pistes de réformes institutionnelles pour régénérer une démocratie chancelante », J.-C. Bauduret et all, in Lignes d’Attac, n° 84, janvier 20111

 

Après le combat pour la sauvegarde des retraites, un constat s’impose : on n’est pas entendu ! Il se déplie en quelques points :

  • lutter contre le déni démocratique

  • il y a échec des récentes luttes sociales

  • nous touchons les limites de notre démocratie

  • que le peuple soit entendu par les politiques et qu’il ait le « dernier mot » !

  • les institutions politiques ont été défaillantes, il faut les modifier pour les améliorer.

La démocratie vraie contredit la domination, elle y objecte. Il faut revenir au sens propre de la démocratie en diminuant la délégation par représentation : il y a une perte de confiance dans les représentants. La démocratie est une transformation. C’est devenu un espace où les libéraux, les capitalistes font en sorte de gagner toutes les batailles et refusent le débat et les compromis. Ils sont sourds et ne servent que leur classe.

 

Ce texte ne vise pas la perfection ni ne reflète toutes les conceptions de tous ses signataires (comme indiqué en signature), mais il veut provoquer des réactions et lancer le débat (comme indiqué à l’envoi). Un concept y manque, que l’omni-présence de la (notion de) démocratie vient masquer (hypothèse) : le rapport de force et ses oscillations en balancier.« Mais sachant que le pouvoir n’est jamais octroyé, rien de tout cela n’avancera si les citoyens eux-mêmes ne s’en emparent pas » (dernier paragraphe). Mais comment faire cela ? Qu’est ce qui empêche les citoyens de s’en emparer ? À part que ce n’est pas octroyé ? Il n y a pas de proposition. Certes, au moins en créant le débat sur nos bases, un débat non piégé d’avance par une rhétorique menteuse. Cette citation indique les enjeux contradictoires auxquels les citoyens sont confrontés. Mais il n’indique pas comment les citoyens peuvent s’en emparer. Le texte nous quitte sur cette réponse manquante et l’absence de méthodologie. Avec un appel à en débattre.

 

2/ Notes de lecture de :

« Quelle réponses à la crise de la démocratie ? Un débat nécessaire ", Pierre Khalfa, in Lignes d’Attac n°85, avril 20112

 

Pierre Khalfa pose d’emblée le rapport de force comme inhérent à la dimension du pouvoir et décrit comment il fonctionne : par accaparement. Il rappelle les rapports de domination qui traversent la société au travail et dans la famille. On retrouve les fonctionnements que décrivent Pierre Bourdieu3 et Jean-Claude Passeron dans « les Héritiers » en 1964. Il nous invite à ne pas renoncer à la démocratie délégataire par représentation et à continuer à mener des batailles.

Mais il n’y a aucun constat sur le déni démocratique, sur l’effet dépressif des récentes luttes. Il y a plutôt une reformulation qui montre les paradoxes de la situation et fait entendre qu’il faut en passer par le rapport de force, qu’on ne peut le sortir de l’équation : « La question fondamentale est de savoir comment favoriser une participation effective du peuple aux décisions politiques qui le concernent, c’est dire à toutes, alors même que l’organisation de la société vise à l’en écarter. ».

L’envoi du texte veut nous assurer que la recherche de solution sera porteuse de bienfaits. Mais je me demande ce qui importe le plus : le chemin parcouru ou ce qu’on trouvera à la fin : « La difficulté est de créer les institutions politiques et les condition sociales qui permettent la réalisation de cet objectif. C’est ce projet qui fait que la question démocratique est émancipatrice, même si les réponses concrètes sont loin d’être évidentes. ». Mais peut-être qu’il n’y a pas de fin et que les rapports de force constitueront toujours les rapports sociaux, les rapports de classe. Qui nous serons à la fin de cette recherche et en quoi ça nous changera, semble importer plus : des résultats intérieurs, plus que des résultats externes.

Tout cela est bel et bien bon, mais ne propose rien de nouveau qui tirerait les conséquences des récentes luttes perdues, qui ne sont pas même signalées.

 

 

3/ « 2 + 1 = 3+x ! » Au risque de rajouter mon impasse, mais avec un reste.

 

Alors, quelles formes de luttes sociales aujourd’hui ? Comment mobiliser les citoyens ?

Comment faire pour que le balancier oscille de nouveau et ne soit pas bloqué dans une seule position, comme l’ascenseur social dans un seul sens : vers le bas ?

Mais que les question cessent ! Même si elles gagnent à être affinées. Que les réponses adviennent, que le combat se relance et le progrès revienne ! Comme avant ? Avant quand ? Avant quoi ?

Le pouvoir actuel ne dénie pas seulement la démocratie, mais l’existence des rapports de force (sociaux et de classe). Il déconsidère son objecteur et abolit le débat. Quelle lutte sociale, qui fasse jouer le rapport de force, peut exister dans ces conditions ? S’il n’y a pas de réponse satisfaisante quant à l’innovation en matière de lutte (second texte), les réponses seront cherchées dans d’autres registres (premier texte). Par exemple l’amélioration des institutions politiques, imparfaites forcément ! Si Athènes avait réussi, elle existerait encore !

 

Certes la démocratie ne va pas bien. Certes, le registre politique ne peut enlever la nécessité des luttes sociales. Et ne discuter que des points d’accord n’est pas suffisant. Mais quel débat tenir ? Celui qui va nous engloutir ?

 

Je repose ma question : quelle lutte sociale et avec quelle méthodologie ? Y a t-il des luttes que nous pouvons gagner ? À quel prix nos adversaires sont-ils prêts à ne rien perdre ? Et aussi : y a t-il des choses que nos adversaires sont prêts à perdre ? Perdre fait tout de même partie de la vie.

 

On peut perdre son doudou, ses clés, son sac à main, la tête, la raison et/ou la mémoire. On peut perdre un combat en justice, un match de tennis, son emploi. On peut perdre son honneur, sa virginité, le sens commun, voire toute mesure. On peut aussi perdre une personne, de vue, l’oublier, ou tout court. On dit que certains sont allés les rechercher.

Nos opposants, que peuvent-ils perdre ou plutôt ne pas perdre. Que peuvent-ils céder, offrir, donner en cadeau ? Rien ? C’est déjà quelque chose, même si ça n’a pas grande consistance. Pas de réponse à la question, ce serait du vide ou du mépris.

Ce qu’ils font ne serait-ce pas plutôt, voler, faire transiter. De pierre à Paul. Léser Jacques au profit … d’un autre. Et qu’est ce que gagner ? Sommes-nous résigner à ne pas gagner ? Jamais plus qu’on nous donnera. Ou seulement en cachette …

 

Oui, les règles de ce combat ne sont pas justes. C’est « unfair », déloyal. Que faire avec un adversaire qui ne respecte pas les règles et considère qu’il peut tout se permettre. Certes, ne pas jouer comme lui. Mais comment gagner ? Faut-il continuer à jouer ? Quand le joueur est aussi l’arbitre, la partie continue t-elle ?

Répondre à une question par une autre question est-ce honête ? Et pas seulement de la maïeutique ? Lancer un débat pour ne pas combattre, est-ce correct ? Affiner sa stratégie pour ne pas faire le même match est « unfair » ?

 

Encore des questions … Y a -t’il des réponses qui sont écrites quelque part ? Innover, inventer … Toujours aux mêmes de se creuser la tête. Les autres aussi s’adaptent. À nous et nos stratégies qui s’adaptent à eux. Ce n’est pas la démocratie, mais vivre ensemble. L’enjeu est sérieux ! C’est des conditions de vie de tous et des opprimés qu’il s’agit ! Aussi celles des riches, qui vont y perdre ce qu’ils ne gagneront pas.

 

Encore et toujours, remettre l’ouvrage sur le métier. Sans espoir de fin ?

Mobiliser n’est pas gagner. Mais c’est déjà pas mal ??

 

 

4/Un reste

 

C’est bien lui qui pose problème. Que reste t-il après tout cela ? Ce qui n’est pas écrit dans ces textes, mais juste rappeler sans développement ni conséquence : continuer, poursuivre. Là, ça se tait. Ils ne disent pas les conclusions, qu’ils ne tirent pas, les suites à donner. On veut des conséquences ! Des suites !

Ce reste ne s’écrit pas, mais il se constate et imprime la vie. Pour certains dans la perte d’espoir, la perte d’envie de proposer. Dont les encores actifs ne veulent pas surtout pas entendre parler. Ce reste qui agit en déssimant les rangs et condensant le travail des toujours au rendez-vous. Qui encore pour faire ?

 

Mais faire quoi ? Que reste t-il à faire ? Quelque chose peut-il se construire qui ne soit pas sans cesse à re-construire ? « Ce qu’il reste à construire, ce sont des ponts entre le social et le politique à même de créer les conditions d’un changement véritable. »4 Encore un reste qui est écrit à la fin d’un article. Cette fois-ci en conclusion d’un éditorial. À la fin, ne reste t-il plus de place pour développer ce reste ? Par exemple, faire une proposition pour dire comment le faire.

 

Que faire de ce qui n’est pas dit ? Peut-être considéré que c’est quand même là et que ça agit.

 

Le reste, c’est bien l’os de la vie. La caillou qui restera dans la chaussure du manifestant. Ou fera se battre toujours, pour ne pas le céder, car, cela, ils ne l’auront pas !

 

Peut-on choisir son combat ? Est-on appelé par lui en le rencontrant par le hasard que l’on suivra ?

 

 

5/ Enfin, une réponse !

 

Restera t’il de la neige à Noël ?5

 

Le reste n’a pas de reste, il ne s’attrape pas mais se constate. On peut l’habiller, lui donner une forme, mais ça reste mal taillé. Car il se déplace, court, fait travailler, indique qu’il est là.

 

Il reste, aussi, la poésie.

Et Gérard Manset6.

 

Eric COLAS

septembre 2011.

 

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PS 1 :

Suite à cet article quelques réactions sont venues et quelques textes qui ont été écrits avant et qui complètent le propos. Ils sont en document-joint.

PS 2 :

Un autre reste qui traine : une phrase en forme de ritournelle : "De ce point de vue, le mouvement des retraites est particulièrement éclairant, une des raisons de la défaite (mais pas la seule évidemment) ayant été l’incapacité et la non volonté des principales organisations syndicales à pousser l’affrontement avec le pouvoir au niveau nécessaire pour gagner."

 

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1L’exemplaire est téléchargeable ici http://www.attac.org/sites/default/files/LI%20n84.pdf et la rubrique des « Lignes d’ATTAC » est là : http://www.attac.org/fr/groups/lignes-dattac/lignes-dattac-n%C2%B084

2Cet exemplaire n’est pas déjà en ligne lors de la rédaction.

4Clémentine Autain, in Regards, mensuel post-capitaliste, n°13, septembre 2011, lisible ici : http://www.regards.fr/politique/tuer-le-fantome-du-thatcherisme

5Deux références : http://fr.wikipedia.org/wiki/Y_aura-t-il_de_la_neige_%C3%A0_No%C3%ABl%3F (« Mais la neige revient, avec l’espoir (fallacieux ? ) que "ça s’arrangera" »)et http://www.imdb.com/title/tt0118201/

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