Depuis plus de trente ans la France fait fausse route au sujet de l’islam

J’ai oublié la source :
Farhad Khosrokhavar chercheur au CNRS : https://blogs.mediapart.fr/farad123/blog/181020/depuis-plus-de-trente-ans-la-france-fait-fausse-route-au-sujet-de-l-islam
Le lun. 19 oct. 2020 à 18:56, julien rivoire <julien.rivoire@fsu.fr> a écrit :
Pour alimenter les analyses et réflexionsJulien

Depuis plus de trente ans la France fait fausse route au sujet de l’islam

Depuis trente ans, l’échec de l’Etat face à l’islamisme a été à chaque fois plus visible. Les mesures législatives et administratives prises font l’impasse avec cette religion et au travers de cette politique on entrevoit une transformation majeure de la laïcité. Il est temps de revoir du fond en comble cette politique dont les résultats sont contre-productifs.

Depuis plus de trente ans, la France fait fausse route dans sa politique au sujet de l’islam. Les mesures législatives et administratives prises font l’impasse avec cette religion et au travers de cette politique on entrevoit une transformation majeure de la laïcité qui, d’un système de sauvegarde de neutralité de l’Etat s’est insensiblement muée en une religion civile dont les normes sacrées entrent en collision avec celles de l’islam.

Il est temps de revoir du fond en comble cette politique dont les résultats sont contre-productifs sur plusieurs plans : elle cause l’aliénation de la grande majorité des musulmans, pratiquants ou sécularisés, qui se sentent visés à chaque fois un peu plus par une législation de plus en plus restrictive, susceptible de les stigmatiser en raison de leur religion ; elle favorise par ailleurs le fondamentalisme en niant la diversité des comportements islamiques, notamment eu égard au voile, en lui assignant une signification figée.

Pour montrer l’inconséquence de cette politique nous analyserons brièvement deux de ses aspects les plus notoires : le voile islamique et le salafisme.

Le voile islamique

La France est le pays qui a mis en place les mesures législatives et administratives les plus nombreuses et les plus restrictives dans le monde occidental. Pourtant, force est de constater que cela n’a pas empêché la démultiplication du voile et l’attrait qu’il exerce sur les jeunes femmes, d’origine musulmane ou converties. On reproche au voile d’être le symbole du patriarcat, de la domination masculine, de la régression du statut de la femme, de marquer le refus de la modernité française et de s’opposer à la laïcité par son caractère ostentatoirement prosélyte.

Ainsi, on en est venu insensiblement à identifier le voile et le fondamentalisme islamique alors que la recherche universitaire montre bien qu’il n’existe pas un seul type de voile mais au moins trois : le voile personnel, le voile fondamentaliste et le voile traditionnel. Ce dernier est porté surtout par des femmes âgées qui préservent la culture musulmane traditionnelle, en voie de disparition.

Le voile individuel est celui de jeunes femmes qui réclament son port afin de se conformer à ce qu’elles considèrent comme un rapport personnel entre elles et Dieu. Il n’a aucune visée hégémonique ni ne procède d’aucun prosélytisme. Le voile fondamentaliste (qui inclut une grande partie du voile intégral) est celui qui réclame le droit de s’affirmer tel dans l’espace public en donnant la priorité absolue aux normes religieuses sur celle de la République.

Parmi ces trois types de voile, seule la traditionnelle est fondamentalement « patriarcale ». Le voile individuel ne l’est en rien et les femmes qui le portent peuvent fort bien épouser les normes républicaines au sujet de l’égalité du genre. Le voile fondamentaliste est paradoxalement le plus antirépublicain sans être pour autant patriarcal puisque ce sont souvent les femmes elles-mêmes qui prennent l’initiative de le porter, en cherchant par la suite un mari fondamentaliste dans une attitude qui est celle des prosélytes en quête de nouvelles valeurs, souvent de manière provocatrice, contre une société anomique qui n’apporte pas de sens à leur vie.

La politique de l’Etat a consisté à exclure le voile de l’espace public et surtout, par des séries de mesures coercitives, à le discréditer, voire le stigmatiser autant par les lois que par des actes de dénonciation culturelle (tel ministre qui déclare le voile inacceptable en France, tel maire qui interdit le burkini sur la plage…).

Le résultat est des moins probants comme on le constate quotidiennement.

La bonne politique, disons-le d’emblée, aurait consisté à légitimer le voile individuel contre le voile fondamentaliste. Une grande partie des jeunes femmes qui portent le voile (en fait le foulard) sont d’accord pour souscrire à une version « républicaine » du foulard. Elles reconnaissent l’égalité du genre, rejettent la polygamie, dénoncent les entorses aux droits des femmes, bref, elles auraient pu constituer les « hussardes noires » de la République contre les porteuses du voile fondamentaliste.

Elles auraient même pu porter dans des occasions solennelles le foulard tricolore en témoignage de leur adhésion aux valeurs fondamentales de la République. Au lieu de les encourager à rejoindre la République contre celles et ceux qui veulent instaurer le tout-religieux on les a aliénées, en leur déniant la faculté d’être des citoyennes à part entière. Elles sont soupçonnées de nourrir de noirs desseins fondamentalistes au sujet de la laïcité et dès lors, rejetées dans l’illégitimité et dénoncées comme n’étant pas de vraies Françaises.

La conséquence en est le renforcement de la cause fondamentaliste : ses partisans dénoncent un Etat et une société qui rejettent l’islam non pas dans ses excès, mais dans sa totalité.

Les porteuses du voile individuel n’ont pas pu pleinement participer aux manifestations contre les attaques djihadistes en France parce qu’elles craignent d’être prises à partie par les autres manifestants et un Etat qui identifie le voile à une attitude anti-laïque.

Plus on restreindra le voile et plus le fondamentalisme musulman en sortira revigoré.

Il faut plutôt accepter « le foulard républicain » en donnant l’occasion aux femmes musulmanes de se mobiliser contre le voile fondamentaliste et cesser de les discréditer et de les refouler dans le giron des fondamentalistes.

Bref, l’Etat doit promouvoir un islam progressiste non pas en stigmatisant le foulard, mais en favorisant celles qui, tout en le portant, souscrivent de plein gré aux normes républicaines, à savoir l’égalité du genre, le refus du prosélytisme, de la polygamie et la reconnaissance du droit des femmes à choisir d’être voilées ou ne pas l’être. Bon nombre de ces femmes voilées souscrivent pleinement à l’idée de la liberté du port du voile par les autres femmes. On peut les encourager à défendre le droit de porter le voile ou de ne pas le porter, en Europe ou en terre musulmane.

Le salafisme

Quant au salafisme, la nouvelle vision du « séparatisme » marquera dans l’avenir ses limites.

Certes, restreindre l’enseignement à domicile est une mesure de bon sens, ainsi que d’autres décisions au sujet de l’enseignement religieux. Mais l’essentiel est ailleurs.

Le salafisme prospère surtout dans les quartiers d’exclusion où la ségrégation religieuse (entre 70% et 90% de musulmans) va de pair avec un taux élevé de chômage, de pauvreté, de délinquance et d’absence d’horizon d’espérance.

Dans une France où les musulmans constituent 6 à 8 pourcent de la population, ces quartiers présentent une grande anomalie : ils cumulent l’exclusion sociale et la concentration culturelle et cultuelle de populations à qui on dénie le droit à la mixité sociale: étant mis ensemble en cercles clos et séparés des autres, ils ne peuvent pas entrer en contact avec la population de culture française laïque, ils inventent entre eux une sous-culture où la pratique des comportements laïques n’existe point, sauf à l’école publique (mais le travail des enseignants surchargés est contrecarré par l’ambiance du quartier et l’absence de relais significatif avec la société globale).

Par la suite, on leur reprochera d’être antirépublicains alors que l’occasion de se socialiser selon le modèle républicain ne leur a pas été accordée.  Dans leur vie quotidienne ils ne rencontrent pas de « Français », leur mode de sociabilité s’en ressent et il leur faut un effort surhumain pour se créer un avenir dans la société.

Beaucoup, découragés et harcelés par une logique de suspicion mais aussi, démunis face une société dont ils ne maîtrisent pas les formes de comportement (on ne leur a pas offert l’occasion de s’y adonner) et qui stigmatise leur quartier et leur habitus (perçu souvent comme agressif et désocialisé, ce qui est en partie vrai).

Le discrédit que jette la société sur l’islam fait le reste : ils se sentent délégitimés dans leur culture et dans leur existence globale et nombre d’entre eux adoptent une attitude de défi et de provocation vis-à-vis d’une société qui leur dénie la dignité et le droit à la mixité sociale.

Le salafisme, dans ce cadre urbain et économique, est une tentative de s’affirmer contre ce sentiment de dépossession de soi, la délinquance et la déviance étant une autre possibilité qui leur est offerte. Une petite minorité échappe à ce dilemme et parvient à s’intégrer socialement et économiquement, mais la majorité est face à ce double choix marqué par la négativité.

Le salafisme consiste à faire bande à part en inventant des normes restrictives et en les attribuant à Dieu face à une société qui les exclut au nom de la laïcité, c’est-à-dire, d’une attitude non-religieuse qui prend l’allure d’une forme néocoloniale de stigmatisation.

Là où les jeunes se sentaient refoulés dans l’indignité, ils acquièrent une nouvelle identité par le biais du fondamentalisme religieux qui les rehausse à leurs yeux en rabaissant ceux qui les ont humiliés tout au long de leur existence dans des quartiers ghettoïsés.

Que ce vécu des jeunes soit « excessif » et en partie distordue, nul doute, mais cet excès rejoint celui d’une société qui proclame des normes égalitaires de fraternité et qui les applique de manière à discréditer ceux qui n’ont malheureusement pas eu des « ancêtres gaulois » et qui se sentent marqués par un insensible refus de reconnaissance en tant que citoyens à part entière.

La solution au salafisme est, pour faire court, le plan Borloo, projet certes dispendieux mais nécessaire, présenté il y a deux ans et refusé par l’Etat.

Il faut mettre fin à la concentration de la population musulmane dans des ghettos et rendre possible une socialisation républicaine qui ne peut opérer que s’il y a une présence effective de la société dans ces structures urbaines doublement enclavées, tant sur le plan économique (l’exclusion sociale) que culturel (les ex-fils des migrants nord-africains et noir-africains).

Evidemment le salafisme porte en lui une logique d’acteurs et sa forme de socialisation comme alternative à celle de la société globale attire ceux et celles qui souffrent de l’absence de sens dans la vie collective (l’anomie) mais aussi et en grande partie, de l’humiliation et de l’absence de solidarité collective (l’exclusion sociale).

Il transforme une dynamique sociale en une autre, de nature religieuse, qui permet d’absolutiser le point de vue des exclus et de les déclarer supérieur à celui de la majorité laïque. Il permet d’inverser symboliquement la place du dominé et du dominant et de déclarer meilleur le premier en dénigrant le second.

Malgré ses aspects indéniablement positifs, la politique du séparatisme est vouée à l’échec. Elle ne résoudra pas le problème du fondamentalisme et de la radicalisation.

Depuis trente ans, l’échec de l’Etat face à l’islamisme a été à chaque fois plus visible, dernièrement par le nombre élevé de djihadistes français qui sont partis en Syrie (le double de l’Allemagne et de l’Angleterre, alors que la population musulmane n’est pas le double) ainsi que les attentats meurtriers qui ont beaucoup plus touché la France que les pays voisins, notamment en 2015 (quelques 300 morts par rapport à quelque dizaine dans d’autres pays européens).

La France cumule une frontalité culturelle et cultuelle (la laïcité opérant de plus en plus comme une religion civile) et une structure urbaine (les « banlieues ») qui est beaucoup plus développée que dans les autres sociétés européennes (en Allemagne on trouve des quartiers pauvres, mais les nombreuses banlieues françaises n’y existent pas).

Il faut donc mener tant sur le plan culturel (restituer à la laïcité sa fonction régulatrice et lui ôter sa sacralité de religion civile qu’elle a revêtue depuis quelques décennies) que sur le plan social (mettre fin à la ségrégation dans les quartiers populaires).

Il est temps d’inverser la politique de l’Etat, mettre fin aux ghettos urbains susceptibles de devenir des ghettos islamiques dans leur grande majorité et en second lieu, reconnaître pleinement un islam légitime (notamment par la reconnaissance du foulard individuel) afin de mener efficacement, tant au niveau de l’Etat que de la société civile, la lutte légitime contre l’islamisme fondamentaliste et radical.

Pour le dire abruptement, le séparatisme, si on veut être juste, est primordialement celui de la société et de l’Etat vis-à-vis des musulmans, plutôt que celui des musulmans vis-à-vis de l’Etat et de la société.

Reposer ce problème en des termes nouveaux et mettre fin à la suspicion pesant sur les musulmans rendra plus aisée la solution où la société civile et en son sein les musulmans interviendront dès lors activement pour barrer la route au fondamentalisme et à l’extrémisme religieux. Cela ne se fera que si, d’une part on réhabilite l’islam individuel pour rendre possible son affrontement contre l’islam fondamentaliste et en second lieu, on met fin à la ségrégation sociale dans des quartiers enclavés, lieux privilégiés du développement salafiste.

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