Jérôme. 40ans aujourd’hui. lettre de sa soeur Marie-Pierre

Bonsoir
Voici la lettre que Marie Pierre Laronze a écrit à Jérôme qui aurait dû avoir 4 ans vendredi.  (également en PJ )
C’est très fort.L’association Justice et Vérité pour Jérôme Laronze va déclarer à la Préfecture le rassemblement du 20 novembre de 19  à 21 h.  (Avec masques, distanciation physique et sans repas partagé )
Je confirmerais l’autorisation préfectorale dès qu’elle sera arrivée.
Ph. F
LETTRE À JÉRÔME
Ce 13 novembre 2020, nous devrions fêter tes quarante ans, une
quasi-moitié de parcours de vie. Pas pour tous, pas pour toi.
Le tien a pris fin brutalement, violemment, un 20 mai 2017.
Te souviens-tu ?
C’était à la fin d’une belle journée de printemps, à la croisée de

deux chemins de terre, à l’ombre de vieux chênes sous l’abri
desquels tu étais venu chercher un peu de répit et de fraicheur.
Six tirs de Sig Sauer t’ont quasiment arraché à ton sommeil, six
tirs si rapides que ta vielle Toyota n’a pu te tirer d’affaire et s’est
écrasée contre un arbre. C’est là que ton regard lentement s’est
éteint, que ton souffle s’est tari à mesure que ton sang noircissait
sièges et tapis de la voiture.
25 minutes qu’ils t’ont laissé seul, agonisant, à fixer, entre deux spasmes, les vertes prairies
environnantes. 25 minutes pendant lesquelles les porteurs des Sig Sauer ont failli à tous leurs devoirs et
perdu leur humanité. 25 minutes à réfléchir comment expliquer à leurs chefs les tirs de côté et de l’arrière
du véhicule pour protéger leur carrière plutôt que la vie d’un homme.
9 jours qu’ils avaient déjà passé à te chercher, à espionner ta ferme, tes appels, tes relevés de compte,
tes fréquentations, comptant sur quelques maudits délateurs pour signaler ta présence éventuelle sur tes
terres. Il faut dire que la souris était futée et les chats peu agiles.
Un fugitif, ils avaient fait de toi un fugitif, obligé de laisser son bétail et ses terres pour échapper à cette
meute de fonctionnaires venue, ce 11 mai 2017, t’arracher, ordonnances et mitraillettes en main, tes
vaches et ta dignité. Ceux des services vétérinaires de la DDPP ont dit que tu étais un mauvais paysan,
qu’ils devaient te retirer tes animaux, que ça suffisait cette contestation de la traçabilité, des normes et
de la bureaucratie. Que ce n’était pas de bon coeur, mais qu’ils devaient mettre fin à ce mouvement de
rébellion sur ta ferme. Tes animaux devaient être déclarés, tous, sous 7 jours, et soumis aux contrôles
de prophylaxie. Une épidémie est si vite arrivée !
Les gendarmes s’en sont mêlés, venus nombreux, et bien plus que nécessaire, prêter main forte aux
contrôleurs. Il y avait ceux du coin et ceux de Mâcon, un bataillon d’hommes, en noir, armés, sur ta
ferme. Une débauche de moyens pour te faire plier. Et puis sans trop comprendre comment et pourquoi,
une blouse blanche a décidé, dans le calme feutré d’un cabinet de ville, à bonne distance de l’agitation
de ta ferme et de la comédie qui s’y donnait, qu’il fallait t’hospitaliser de gré ou de force. Comme si
l’effacement de ta ferme ne pouvait suffire à nourrir leur rage, il leur fallait te bâillonner, que ta parole
ne soit plus audible, à jamais.
Trop, c’en était trop !
Déjà, le matin, deux d’entre eux t’avaient provoqué, s’approchant de trop près avec leurs armes et
mauvaises intentions, à tel point qu’il t’avait fallu les effaroucher avec ton tracteur. Quelle issue te
restait-il face à leur nombre et à leurs mauvaises dispositions ?
La fuite.
Tu savais qu’il fallait partir, qu’on ne discute pas avec ces gens-là, que leur nombre et certitude te
condamnaient à avoir tort.
Neuf jours de cavale, neuf jours de mystère et d’espoir, neuf jours de liberté et d’inquiétude, neuf jours
à dénoncer l’effacement silencieux des paysans, la dépossession de leur savoir, leur asservissement à
toujours plus de normes et l’arbitraire des contrôles qu’ils t’avaient infligés.
Neuf jours à battre la campagne et puis tout s’est éteint.
Après ton décès, ceux de l’administration se sont faits plus discrets, ton cheptel n’était plus à risque et
son enlèvement n’a jamais eu lieu. Ils ont soudain jugé l’herbe de tes prés assez verte et grasse pour
nourrir tes bêtes et ta famille assez disposée pour les soigner. L’urgence était ailleurs !
Un paysan abattu, c’est pas comme un paysan suicidé, ce n’est pas le prix du désespoir mais celui de la
révolte. Il ne faudrait pas que cette affaire soit prétexte à une émeute ou une jacquerie. Les réseaux se
sont vite activés à tel point que le ministre de l’agriculture de l’époque a été averti de ton décès bien
avant ta famille. Ceux de la préfecture, de la gendarmerie et du parquet se sont concertés deux bonnes
heures avant de juger opportun de nous informer.
Triste monde où le contrôle de l’information l’emporte sur le respect des morts et de leur famille.
Beaucoup se sont exprimés après ton décès, bien souvent en des bavardages en disant plus sur euxmêmes,
leurs faiblesses et faux-pas, que sur toi, qu’ils ne connaissaient pas ou si peu. Que savaient-ils
de tes combats qu’ils n’avaient, eux, pas eu le courage de porter ? L’ombre de ton grand corps sans vie
et désarticulé les impressionnait encore assez pour les pousser à la calomnie et au mensonge comme
autant de souillures à ta mémoire.
Reclus dans notre chagrin, écrasés par la brutalité de ta mort, nous nous sommes tus mais chacun de
leurs mensonges a entaillé nos chairs pour mieux durcir nos cuirs.
Le temps de la vérité viendrait.
Certains se sont empressés de rappeler ta condamnation, courant 2016, à trois mois de prison avec sursis
et quelques milliers d’euros, par le tribunal correctionnel de Mâcon. Une procédure qui faisait suite aux
contrôles vétérinaires effectués sur ta ferme, en 2015, où les contrôleurs se sont faits procureurs, agitant
moults procès-verbaux à charge. Tu ne t’es pas défendu, les dés étaient pipés ! Que valait la parole d’un
paysan contre celle d’un agent assermenté?
D’autres se sont empressés de douter de ta raison, assurant encore que tu avais été violent et menaçant
avec ceux de l’administration.
Bernard Lacour, alors président du syndicat agricole F.D.S.E.A.71, déclarait, deux jours après ta mort :
« mais la vérité veut aussi que je dise que Jérôme était faible psychologiquement » (Source : le Parisien
20/05/2017)
C’est ce même syndicat qui adressait à tous ses adhérents de Côte d’Or, le 23 mai 2017, un mail
calomnieux, dans les termes suivants « Vous avez certainement pris connaissance de la fin tragique de
Jérôme LARONZE, agriculteur en Saône-et-Loire, décédé au moment de son interpellation alors qu’il
chargeait avec sa voiture celle des gendarmes qui ont utilisé leur arme…. La FDSEA ne peut pas
cautionner les actes de violence ou de menaces qui ont pu être faits. Jérôme LARONZE avait été
condamné lourdement par la justice en 2015/2016 pour ses manquements sur son élevage…C’est dans
ce contexte qu’un contrôle de la DDPP était prévu la semaine dernière et non lors d’un contrôle « de
routine » auquel chacun d’entre vous peut être soumis. Lors de ce contrôle, l’agriculteur avait déjà pris
la fuite après avoir menacé l’agent DDPP qui était depuis sous protection de la gendarmerie …»
C’est encore Gilbert Payet, alors préfet de Saône-et-Loire, qui dénonçait dans un communiqué du 24
mai 2017, « les mises en cause totalement injustifiées, souvent sous couvert d’anonymat, et relayés sans
souci d’objectivité, des services de l’état. » (extrait article Journal de Saône-Et-Loire, 22/06/2017).
Unis pour t’accabler et mieux se disculper.
Tes amis de la Confédération paysanne, quelques voisins et amis d’enfance, ont bien protesté mais
l’écho de leurs voix s’est perdu dans le tintamarre assourdissant des vainqueurs.
Nous sommes demeurés seuls sur ta ferme à devoir soigner tes animaux sans prendre le temps de panser
nos plaies. Meknès n’a pas supporté ton absence et s’est laissé mourir de ce vide dans lequel tu nous as
laissé. On dit que les chiens sont les amis les plus fidèles. Sa vie à lui n’avait plus de sens.
Le temps du chagrin est abrégé sur une ferme, il y a tant à faire.
Et puis, le temps des questions est venu. Combien de contrôles s’étaient tenus sur ta ferme, pour quelles
raisons ? Quels crimes avais-tu commis pour justifier la présence de ces hommes armés pour de simples
contrôles administratifs ? L’intervention des militaires était-elle le signe d’une escalade dans la gestion
des contrôles, y-avait-il eu auparavant de réelles menaces ou violences justifiant un besoin de protection
des contrôleurs ? Qui décidait de leur présence, de leur nombre, de leur action ?
Nous n’avons rien trouvé dans le fatras de papiers que tu nous as laissé. Juste des lettres de rappel, des
mises en demeure, des menaces de saisie, symbole de cette liturgie administrative à laquelle tu avais
cessé de croire et qui faisaient de toi un mécréant mais pas un criminel. Nulle trace d’une quelconque
menace.
C’est par une voie inattendue qu’une partie des réponses nous est arrivée, reconstituant le puzzle d’une
histoire bien différente de la version qui nous avait été servie.
Nos habits de deuil à peine retirés, le préfet de Saône-et-Loire nous a réclamé le remboursement d’une
partie des aides communautaires qui t’avaient été versées, en raison des manquements relevés lors des
contrôles effectués sur ta ferme, en 2015 et 2016. De ces contrôles, nous ne savions que peu de choses
si ce n’est celui du 6 juin 2016, au cours duquel plusieurs de tes bêtes périrent noyées dans une rivière
à la suite de l’intervention malheureuse des contrôleurs et des gendarmes, dans une de tes pâtures.
L’accident avait conduit à la suspension du contrôle et à son report quelques jours plus tard. Et puis, il
y a eu celui du 11 mai 2017, au cours duquel tu as dû fuir pour échapper à cette menace d’hospitalisation.
Nous savions que chacun de ces contrôles s’est tenu en présence de nombreux gendarmes, sans que la
raison nous en soit donnée.
Des contrôles de 2015, nous ne savions quasiment rien. Le temps était venu de demander des comptes
à l’administration, qu’elle s’explique enfin sur le nombre, le cadre et le contexte des contrôles tenus sur
ta ferme.
Il nous a fallu pour cela saisir le juge administratif, pousser l’administration dans ses retranchements et
contradictions, pour que celle-ci admette avoir, dès mars 2015, eu recours à la force publique pour une
simple opération de prophylaxie. Nous avons alors mesuré, au fil des explications fournies, l’ampleur et
la répétition des humiliations qui t’ont été infligées, à chacun de ces contrôles, la négation de tes droits,
les abus d’autorité avec l’assentiment des gendarmes, dont la présence n’avait qu’un but d’intimidation.
Ces contrôles, dont l’instruction devant le tribunal a montré qu’ils avaient tout autant un objectif pénal
qu’administratif, ont, à chaque fois, pris des proportions démesurées, permettant à l’administration de
s’affranchir du respect de tes droits, en usant et abusant du recours à la force publique.
De tels abus n’ont pas échappé au juge administratif, lequel a sévèrement tancé les contrôleurs pour
avoir, pour chacun des contrôles de 2015 et 2016, gravement porté atteinte à tes droits fondamentaux en
procédant à des visites domiciliaires illégales.
Deux ans de combat judiciaire avec ceux de l’administration pour qu’enfin un tribunal te rétablisse dans
tes droits et reconnaisse l’irrégularité des contrôles effectués sur ta ferme par des agents de l’Etat
assermentés, chargés du respect des normes :
« Ainsi en se bornant à se prévaloir, sans l’établir, de l’accord tacite de M. Laronze, et alors
même, en tout état de cause, que la portée d’un éventuel accord tacite est contestée par les
requérants eu égard aux circonstances particulières des contrôles dont il s’agit, le préfet de
Saône et Loire n’établit pas l’accord de M. Laronze aux visites domiciliaires dont il a fait l’objet,
accord qui constitue une garantie pour l’intéressé. Par suite, les décisions attaquées ont été
prises à l’issue et sur le fondement d’une procédure administrative de contrôle irrégulière et à
en demander pour ce seul motif l’annulation » (extrait du jugement du tribunal administratif de
Dijon du 18 février 2020)
Cette décision est définitive et s’impose à tous.
Elle s’impose au préfet Payet, si prompt à dénoncer les mises en cause injustifiées des services de l’Etat
alors que ses agents ont violé, sous son autorité, tes droits les plus fondamentaux.
Elle s’impose à tous les agents de l’Etat qui se sont rendus complices de cette violation.
Elle s’impose à tous tes détracteurs qui t’ont calomnié, à ceux qui voudraient encore se prévaloir de ta
condamnation pénale alors que celle-ci repose sur des procès-verbaux irréguliers.
Elle s’impose à Monsieur Lacour, aujourd’hui président de la chambre d’agriculture de Saône-et-Loire,
qui déclarait peu après ton décès : « Cette fin tragique de Jérôme fait partie de la crise morale que
traverse aujourd’hui l’agriculture et nous devons travailler là-dessus ».
Respecteront-ils leurs engagements de protéger les paysans et leur dignité en dénonçant les violences
morales qui t’on été infligées ? Il en va de leur crédibilité.
En ce 13 novembre, tes mots, tragiquement prémonitoires, raisonnent dans nos coeurs:
« Si la Grèce antique avait ses rites et ses croyances, aujourd’hui, au nom de quels dieux, sur l’autel de
quelles valeurs, m’a-t-on promis l’hécatombe ? »
Marie-Pierre Laronze

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