La grenouille et le scorpion

Un pêcheur se tenait au bord de la rivière.

Arrive un financier qui dit :   Brave pêcheur,

Transportez-moi, vous êtes bon nageur,

Jusque sur l’autre rive où m’attend une affaire.

– Mais, répond le pêcheur, vous êtes financier,

En quelque sorte un carnassier.

Vous allez m’étrangler pendant la traversée.

– Mon bon ami, quittez cette pensée.

Si je vous étranglais, nous péririons tous deux,

Moi comme vous, cela ne semble pas douteux

Mon intérêt n’est pas, je vous le jure,

D’étrangler ma monture. »

Et le brave pêcheur finit par accepter,

Prend sur son dos l’homme de la finance,

Solidement, pour bien le transporter,

Se met à l’eau, nage sans défaillance,

Car le gaillard est bien sûr endurant.

Mais à peine sont-ils au milieu du courant,

Que notre financier étrangle sa monture.

Le malheureux pêcheur, dans un dernier murmure,

A le temps de glisser : « Et votre engagement ?

Vous brisez là votre serment ! »

L’autre répond :  » J’en suis navré, je vous assure.

Mais voyez-vous, si votre affaire est de pêcher,

La mienne est d’étrangler, puis-je m’en empêcher,

Quand c’est inscrit dans ma nature ? »

 

Lecteur très sourcilleux, je vois que vous tiquez,

J’entends aussi que mes propos sont critiqués.

Comment ! Je me serais trompé de personnages ?

Ils ne seraient, dans la rivière et ses parages,

Ni l’un pêcheur, ni l’autre financier,

Mais sortiraient tous deux d’un conte animalier ?

Ce serait un scorpion avec une grenouille ?

La grenouille aurait donc transporté le scorpion,

Et le scorpion, cette ignoble fripouille,

Après avoir juré d’être un franc compagnon,

Aurait piqué de son noir aiguillon

Le pauvre batracien qui lui fut secourable ?

Certes, j’en fais l’aveu, ma faute est regrettable.

Mais, à bien y penser, est-elle condamnable ?

Car si j’ai confondu, dans ma fâcheuse erreur,

Votre bonne grenouille avec mon bon pêcheur,

Eh bien, convenez-en, mon brave, Je n’offense aucun d’eux, ce n’est donc pas bien grave.