les banques au coeur de l’argent sale

« FinCEN Files » : comment les grandes banques mondiales ferment les yeux sur les mouvements d’argent sale

La nouvelle enquête conduite par l’ICIJ et 108 médias internationaux montre que les plus grandes banques mondiales restent poreuses au blanchiment d’argent et peinent à lutter contre la circulation de l’argent sale.

Le siège du FinCEN à Vienna (Etats-Unis) le 17 septembre et les « FinCEN Files » superposés. SCILLA ALECCI / ICIJ – MONTAGE LE MONDE

Stratégiques et vitales pour l’économie, les banques sont devenues, au fil des crises financières, l’un des secteurs les plus régulés au monde.

Pourtant, malgré les règles et les contrôles, le secteur bancaire mondial reste poreux au blanchiment d’argent et peine à lutter contre la circulation de l’argent sale, selon les « FinCEN Files », la nouvelle enquête conduite par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) avec le site d’information américain BuzzFeed News et 108 médias internationaux, dont Le Monde.

Cette enquête se fonde sur l’examen de plus de 2 100 « rapports d’activité suspecte » (suspicious activity reports, SAR) transmis par des banques du monde entier à l’autorité de lutte antiblanchiment américaine, le FinCEN (Financial Crimes Enforcement Network). Ces SAR sont l’équivalent américain des déclarations de soupçon que doivent transmettre les banques françaises à la cellule antiblanchiment Tracfin, dès lors qu’elles soupçonnent un risque de blanchiment, de financement du terrorisme ou de contournement de sanctions et d’embargos.

Une circulation passive

Ces rapports ultraconfidentiels représentent un total de près de 2 100 milliards de dollars (1 773 milliards d’euros) de transactions suspectes, réalisées pendant près de vingt ans, de 1999 à 2017. Ils montrent que les banques, qui assurent l’essentiel des transactions financières internationales, font parfois circuler passivement, à travers les comptes bancaires de personnes ou de sociétés qu’elles n’ont pu identifier, de l’argent susceptible de relever du blanchiment, issu d’activités illégales (fraude fiscale, argent du crime, trafic de drogue, d’armes, d’œuvres d’art, etc.).

« La banque joue le rôle de la voiture dans laquelle les cambrioleurs fuient après le braquage » – Thomas Creal, expert en criminalité financière

Ces documents ont été obtenus par BuzzFeed News. Ils sont en grande partie issus de la fuite de dossiers collectés par la commission d’enquête du Congrès américain sur les ingérences supposées de la Russie dans la campagne présidentielle de 2016, qui a abouti à la victoire de Donald Trump. Ces déclarations de soupçon, qui ne représentent que 0,02 % des SAR reçues par la cellule antiblanchiment américaine entre 2011 et 2017, se limitent donc à une série de personnalités, d’entreprises et de banques liées de près ou de loin à l’affaire russe.

Mais si le prisme de l’enquête est avant tout américain, ces documents révèlent incidemment l’ampleur des mouvements suspects d’argent transitant par les plus grandes banques mondiales.

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Ils renseignent ainsi sur la façon dont les banques du monde entier repèrent et signalent, ou non, les flux financiers suspects acheminés d’un bout à l’autre de la planète dans leurs « tuyaux ». Comme le rappelle l’ancien contrôleur financier à la Deutsche Bank et expert antiblanchiment Graham Barrow, « les criminels ne blanchissent pas leur argent eux-mêmes. Ils le déplacent vers des endroits sûrs grâce aux banques ». Dit autrement, « la banque joue le rôle de la voiture dans laquelle les cambrioleurs fuient après le braquage », cingle l’expert américain en criminalité financière Thomas Creal.

A l’heure de la mondialisation financière, le constat est sans appel : malgré le récent durcissement des règles antiblanchiment, les banques demeurent éminemment faillibles. Tandis que la régulation du secteur bancaire mondial reste l’un des grands enjeux des décennies à venir, les « FinCEN Files » montrent le rôle central des grandes banques systémiques dans la circulation des flux d’argent sale liés à la fraude, la corruption, le crime organisé et le terrorisme.

Cinq grandes banques citées

Les rapports de la cellule de renseignement financier américaine dévoilent ainsi qu’au moins cinq grandes banques – JPMorgan, HSBC, Standard Chartered Bank, Deutsche Bank et la Bank of New York Mellon – ont échoué à endiguer certains transferts illicites de capitaux, parfois même après avoir été sanctionnées et s’être engagées auprès de la justice à renforcer leurs contrôles.

C’est le cas du géant britannique HSBC, qui avait reconnu, en 2012, avoir blanchi près de 900 millions de dollars pour des cartels de la drogue sud-américains. La banque avait alors échappé aux poursuites pénales, en contrepartie d’une amende de 1,9 milliard de dollars et à la condition de s’engager activement dans la lutte contre le blanchiment. Pourtant, les « FinCEN Files » montrent qu’elle a continué à gérer l’argent de blanchisseurs d’argent russe ou de criminels financiers notoires, notamment pendant la période de probation de cinq ans alors mise en place par la justice américaine.

Entre 2013 et 2014, HSBC a continué à transférer de l’argent pour le compte d’une société impliquée dans une fraude financière à grande échelle aux Etats-Unis, fonctionnant comme une pyramide de Ponzi – un schéma qui consiste à flouer des investisseurs, en finançant les rendements promis par les nouveaux arrivants. Une escroquerie qui a fait des dizaines de milliers de victimes au sein des communautés asiatique et latino-américaine, pour un préjudice financier global de 80 millions d’euros. La société en question, WCM, était pourtant dans le viseur des autorités de trois pays, et les services de contrôle de la banque savaient pertinemment qu’ils avaient affaire à une probable arnaque. HSBC a même laissé ouvert le compte de la société après le gel de ses avoirs par les autorités américaines, en mars 2014.

D’étranges comportements

De son côté, la première banque américaine, JPMorgan Chase, a fait circuler plus de 50 millions de dollars pour le compte de Paul Manafort, l’ancien directeur de campagne de Donald Trump. L’argent provenait notamment d’une opaque société britannique, Novirex, dont l’étrange comportement aurait dû alerter les contrôles internes de la banque depuis fort longtemps : 200 000 dollars reçus d’une société aux îles Vierges britanniques pour de la « lingerie », 34 000 dollars envoyés à Hongkong pour des « autocollants pour clavier », 400 000 dollars pour des « bottes »… Le tout, en déclarant moins de 2 500 dollars de dépenses dans ses rapports financiers ! « Si j’étais chez JPMorgan, et que je voyais ça, je me dirais : C’est épouvantable”, commente l’ancien officier de police britannique Martin Woods, spécialiste de la lutte antiblanchiment. Quelle entreprise normale achète à la fois des ordinateurs, de la lingerie et des seaux ? »

Pourtant, ce n’est qu’à la suite des révélations de la presse américaine sur la corruption de Paul Manafort par le régime ukrainien que JPMorgan s’est enfin décidée à adresser des déclarations de soupçon aux autorités. En mars 2019, l’ancien lobbyiste a été condamné à quarante-sept mois de prison pour fraude bancaire et fiscale. Le procès a montré qu’il avait reçu 4 millions de dollars de la part de Novirex, qui s’est révélée appartenir au bras droit de l’ex-président ukrainien Viktor Ianoukovitch.

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La même JPMorgan a permis au financier milliardaire malaisien Jho Low de transférer près de 1,25 milliard de dollars de fonds suspects, en l’espace de trois ans. Comme le révèle un SAR de janvier 2017, la banque a validé trente-trois versements qui auraient notamment permis l’achat de parts dans un hôtel huppé de Manhattan – alors que Jho Low avait été désigné dès 2015 comme un personnage-clé de l’affaire du fonds souverain de Malaisie 1MDB, le plus grand scandale de corruption international de la décennie.

De simples recherches Google

Autre mastodonte américain, Citibank s’est montrée tout aussi complaisante avec l’ancien patron sénégalais de la Fédération internationale d’athlétisme Lamine Diack. Condamné le 16 septembre 2020, à Paris, à quatre ans de prison, dont deux avec sursis, et 500 000 euros d’amende, il avait caché des cas de dopage dans l’athlétisme russe en échange de pots-de-vin. Les « FinCEN Files » montrent que la banque américaine a attendu 2016, près d’un an après son arrestation, pour déclarer aux autorités 112 paiements suspects liés à M. Diack – soit 55,7 millions de dollars laissés passer sans broncher pendant des années, malgré des indices confondants sur le caractère douteux des virements.

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Ces dérapages sont-ils des accidents isolés ? Pas selon les Nations unies, qui estiment qu’à peine 1 % des 2 400 milliards de dollars blanchis chaque année sont détectés par les autorités. Ce que semblent confirmer les documents confidentiels du FinCEN, tant les exemples fourmillent de transactions opérées via des sociétés offshore basées dans des paradis fiscaux opaques comme Chypre, les îles Vierges britanniques, Hongkong ou les Emirats arabes unis, et dont les banques elles-mêmes ne connaissent pas les véritables propriétaires.

En théorie, les banques sont tenues de mettre en place des mécanismes stricts de vérification de leurs clients : la procédure de « KYC » (know your customer – « connaître sa clientèle ») leur impose de savoir qui est la personne physique bénéficiaire de comptes ouverts au nom d’une société. Pourtant, dans la moitié des 2 100 SAR examinés par l’ICIJ, la banque ignorait cette information cruciale.

En maintes occasions, les contrôleurs internes des banques se contentent de simples recherches Google pour se renseigner sur l’identité de leurs clients. Bien souvent, ils ne déposent des déclarations de soupçon qu’après des révélations de presse ou des enquêtes judiciaires sur leurs clients, alors que l’argent a déjà filé ailleurs depuis longtemps.

La banque JPMorgan aurait, par exemple, fait transiter plus de 1 milliard de dollars pour la société chypriote ABSI Securities, entre 2010 et 2015, avant de découvrir dans les médias qu’elle appartenait à Semion Mogilevich, souvent décrit comme le « boss des boss » de la pègre russe. Ce dernier a réfuté toute connaissance de la société.

Des sanctions trop faibles

La Société générale n’est pas en reste. Ce n’est qu’à la suite des révélations des « Panama Papers », en avril 2016, que sa succursale new-yorkaise a été en mesure de répondre au FinCEN, qui s’interrogeait sur plusieurs dizaines de millions de dollars ayant transité par des comptes bancaires d’entreprises domiciliées aux îles Vierges britanniques. Ces comptes avaient, en effet, été ouverts auprès de la filiale suisse de la Société générale, SGPB, qui avait refusé de divulguer le nom des clients dissimulés derrière ces sociétés offshore à son homologue de New York, au nom du secret bancaire !

Il a donc fallu les « Panama Papers » pour lui apprendre qu’il s’agissait, notamment, de membres de la famille Rotenberg, des clients à risques, réputés proches du président russe Vladimir Poutine. Ce qu’elle a finalement fait savoir au FinCEN.

Le problème a pourtant perduré après cet épisode. Comme lorsque la Société générale découvre dans la presse, en juillet 2017, le rôle joué par son client Aras Agalarov, un magnat de l’immobilier proche de Vladimir Poutine, dans les possibles interférences de la Russie dans la campagne présidentielle américaine. La branche new-yorkaise de la banque s’interroge alors sur plusieurs transactions qu’elle a validées, dont un virement de 19,5 millions de dollars entre deux comptes d’Agalarov, le 20 juin 2016 – soit dix jours après sa rencontre secrète avec l’équipe de Donald Trump. Elle se tourne vers la SGPB, en Suisse, pour savoir d’où venait cet argent. Mais l’enquête s’arrête là : « Après de nombreuses relances, [SGPB] n’a pas été en mesure de répondre à nos demandes », s’excuse la Société générale New York auprès du FinCEN, en octobre 2017.

Une évidence s’impose : les grandes banques ne se donnent pas les moyens de combattre efficacement le blanchiment

Cet épineux sujet n’est d’ailleurs pas ignoré des autorités de tutelle. Dans un document de septembre 2019 consacré au « pilotage consolidé » des dispositifs antiblanchiment des banques et des assureurs, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), qui contrôle les banques françaises, écrit que d’importants efforts ont été faits. Mais pointe des « insuffisances » en matière d’« échange intragroupe d’informations nominatives sur la clientèle », et réclame aux banques de mettre en place « des dispositifs permettant un partage fluide et efficace de l’information ».

En parcourant les milliers de pages des « FinCEN Files », une évidence s’impose : les grandes banques ne se donnent pas les moyens de combattre efficacement le blanchiment, en bloquant la circulation de l’argent sale à la moindre suspicion.

Pour John Cassera, un expert en criminalité financière passé par le FinCEN entre 1996 et 2002, les sanctions imposées en cas de manquement sont tout simplement trop faibles. Les amendes de quelques centaines de millions de dollars pèsent finalement peu face aux profits des grandes banques. L’avocat américain James S. Henry estime pour sa part que, pour vraiment changer les choses, « il faut que les hauts cadres dirigeants qui s’occupent de cela se sentent en danger » – et donc mettre en cause leur responsabilité directe, en leur imposant « des amendes ou de la prison ». Déclarations des banques et du FinCEN

Aucune des banques sollicitées par l’ICIJ et ses partenaires n’a souhaité réagir en détail sur les découvertes des FinCEN Files. Soumises au secret professionnel, elles assurent, à l’instar de la Société Générale, ne pouvoir « ni commenter, ni confirmer, ni infirmer l’identité de ses clients ou d’éventuelles transactions financières que la banque aurait réalisées pour le compte de ses clients ». « Les banques ne peuvent faire aucun commentaire sur les rapports d’activités destinés aux Cellules de Renseignement Financier des Etats, étant tenues à la plus stricte confidentialité », ajoute la banque française

En apprenant la publication prochaine de l’enquête, le FinCEN s’est contenté de rappeler à l’ICIJ que la publication des SAR pouvait « compromettre les investigations des forces de l’ordre et menacer la sécurité des institutions et des individus qui déposent ces rapports », et qu’elle pouvait constituer un crime fédéral.

Hasard du calendrier : le FinCEN a proposé le 16 septembre une vaste réforme censée améliorer l’efficacité de la lutte anti-blanchiment, en renforçant les obligations de déclaration des banques.

Anne Michel, Maxime Vaudano et Jérémie Baruch(avec l’ICIJ)

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