L’État doit rappeler sa place à la police

Politis du 16 au 22 juillet 2020

« L’État doit rappeler sa place à la police »
Pour Hélène L’Heuillet, les forces de l’ordre ont perdu leur rôle d’arbitre des conflits pour devenir
un « camp ».
En ces temps de débats volontiers manichéens, Hélène L’Heuillet, maîtresse de conférences en
philosophie politique et éthique à la Sorbonne, auteure de Basse Politique, haute police. Une
approche historique et philosophique de la police (1), revient sur la place essentielle que doit garder
la police : celle de tiers institutionnel.
Comment analysez-vous la crise actuelle avec la police ?
Hélène L’Heuillet : C’est l’idée de tiers institutionnel qui est en crise aujourd’hui. La police doit
être un arbitre qui s’interpose entre les parties qui s’affrontent dans la société.
Or aujourd’hui, dans le débat commun, la police est devenue un « camp » : il faut être
pour ou contre.
Non seulement ça ne rime à rien, mais c’est très dangereux. D’abord, on ne peut pas être « contre »
la police. Toutes les révolutions ont commencé par instituer des polices, même la Commune de
Paris a eu sa commission de la sûreté générale. La violence légitime dont la police est garante est
extrêmement -importante car elle doit nous protéger de la violence illégitime : la violence privée.
S’il n’y a pas de police, il y a des milices.
En revanche, on ne peut pas trouver des excuses systématiques aux comportements des policiers.
Dans l’exercice de leur métier, ceux-ci doivent différencier ce qu’ils sont en tant qu’individus – et
leurs éventuelles idéologies – du rôle qu’ils ont. C’est le sens propre de la laïcité : séparer le privé
du public. L’État doit tenir ce discours. Or il ne le fait pas.
Cette disparition de la place de tiers est très grave, car elle institue des parties qui s’affrontent,
chacune prétendant représenter la population. C’est déjà une logique de guerre civile. Le pouvoir
joue un rôle dangereux, il agit comme s’il avait peur de la police.

Lire : Syndicats policiers, une défense immodérée…et intéressée
La place de la police est en fait sur la crête : ni complètement au service de l’État ni
complètement au service du citoyen, mais des deux à la fois.
On la qualifie en effet d’« intenable ». Aujourd’hui, on ne sait plus occuper les places intenables,
alors qu’au fond c’est la vie. On voudrait que tout soit stable. Pour la police, c’est particulièrement
dangereux. Car c’est dans les États totalitaires que la place de la police est tenable et tenue.
C’est le mandat que l’État confie à la police qui doit être recadré : mais ce mandat peut-il être
clair ?
Depuis son institutionnalisation sous Louis XIV, le pouvoir de police est borné par deux éléments :
la souveraineté et la justice. L’action des policiers est, d’un côté, soumise au contrôle du juge ; de
l’autre, bornée par le mandat que lui donne l’État. En échange, l’État « couvre » les policiers dansleur action, jusqu’à un certain point. C’est ce que le criminologue Jean-Paul Brodeur appelle le «
chèque en gris ».
Il y a une autonomie policière inévitable, parce que l’activité des forces de l’ordre relève de
l’action dans l’urgence, qui ne peut pas être totalement maîtrisée. C’est le discernement demandé
aux policiers. Le mandat que leur donne l’autorité souveraine comporte donc forcément une part de
flou, mais la zone grise n’est pas du tout la même quand on dit « maintien de l’ordre à tout prix »
ou quand on dit – pour reprendre la lettre de Maurice Grimaud, préfet de police, pendant Mai 68 –
« ne frappez pas un homme à terre » !
Lire : Hiérarchie policière : la racine du mal ?
Vous dites qu’un des problèmes majeurs aujourd’hui découle du glissement des missions de la
police vers la « sécurité ».
L’emploi de ce terme pour désigner les activités de police est très récent. Sous Louis XIV, la police
naît d’une division des fonctions de justice ; à la Révolution française, elle devient le bras armé de
la République : elle défend la liberté. À la fin du XIX e siècle, on parle de sûreté. Ce n’est que très
récemment qu’on est passé à la notion de sécurité. Or, si la sûreté est objective, la sécurité est une
subjectivation de la sûreté. C’est un sentiment.
Quand on manie l’argument de la sécurité, on manie la peur.
Or ni la vie ni la vie sociale ne peuvent se résumer à une préservation de la vie : sinon, on reste terré
dans un cachot. Cette thématique de la sécurité autorise toutes les dérives et manipulations. C’est
un glissement très important.
On l’a vu avec la peur du coup d’État pendant la crise des gilets jaunes, qui fait que, finalement,
on en arrive à un raisonnement du type « tant pis pour les éborgnés : on risquait un coup d’État ! ».
C’est cette même notion qui fait que, sous Manuel Valls, en 2015, on en est arrivé à avoir aussi
peur des zadistes que des jihadistes. On a mis des écolos sous surveillance.
C’est incroyable qu’à une époque où on fait face à des attentats meurtriers on ne soit pas capable de
faire la différence entre un conflit d’idées et un appel au meurtre. Le conflit qui naît de
l’hétérogénéité de la société n’est pas, en soi, une menace. Et quand un pouvoir ne fait pas cette
différence, cela a des effets sur la police. Or les zadistes ne mettent pas la population en péril.
Même chose à propos du black bloc. La frange violente de l’anarchisme n’est pas un fait nouveau.
Certes, ses membres cassent des vitrines d’institutions et ce n’est pas bien. C’est le travail de la
police d’avoir affaire à ça. Mais le black bloc n’appelle pas au meurtre. Il n’est pas un « ennemi » de
la population.
Mais il est un « ennemi » du gouvernement…
Un ennemi de l’ordre public capitaliste. Ce en quoi le gouvernement peut éventuellement donner
mandat à la police d’arrêter ses membres, mais pas de les considérer comme des ennemis qui
menacent la population. Et ça fait toute la différence.
C’est l’hétérogénéité des discours et une certaine conflictualité qui font qu’une société
fonctionne.Ça n’est pas grave en soi. Aujourd’hui, on a beaucoup de mal à accepter cette conflictualisation. On
n’a plus d’analyse de la nuance. Nous sommes dans une crise de la pensée politique.
Vous avez aussi écrit que, « quand la sécurité devient la fin de l’État, l’État n’est plus que sa
police ». Entre-t-on alors dans ce qu’on appelle un État policier ? En est-on là en France ?
Non : dans un État policier, on peut sonner à votre porte à 6 heures du matin et vous faire disparaître
après vous avoir torturé. Il est très important d’établir des nuances, on ne peut pas mettre toutes les
violences sur le même plan. Si on confond tout, on ne défend pas l’État de droit. En France, nous
sommes en démocratie.
Cela dit, il faut être attentif aux dérives, notamment sémantiques, car elles ont toujours un effet sur
l’autorisation que certains se donnent d’agir. La police républicaine, telle qu’elle a été pensée sous
la Révolution, est toujours une force commune au service de l’État, lequel représente la
population. Cette ligne directrice, qui fait l’esprit des institutions, doit être respectée, et quand elle
est menacée, des gens doivent s’élever pour avertir.
Certains des représentants de l’État, qui ont eu la main sur la police, ont été condamnés pour
des affaires de corruption, d’enrichissement personnel, etc. Est-ce que cela ne nuit pas, par
ricochet, à la légitimité de la police – et de sa « violence » –, dont on se demande parfois si elle
n’est pas utilisée pour défendre des intérêts privés ?
L’esprit public tend, hélas, à se perdre au plus haut niveau. Ce qui est extraordinaire, c’est que
certains de ces représentants de l’État, reconnus par la justice comme n’ayant eu en vue que des
intérêts privés, sont issus d’un parti qui se dit « républicain ». Là encore, la sémantique nous
rattrape. Respublica veut dire « chose publique » : une notion incompatible avec la recherche des
intérêts privés.
Quand on fait ce type de mensonge élémentaire, on induit une crise politique. La violence prend
le relais et on alimente une logique populiste. Il est évident que nous sommes dans une logique de
privatisation et de désinstitutionnalisation.
L’affaire Benalla est aussi, d’un point de vue policier, la résultante d’un constat alarmant : au plus
haut niveau, le chef de l’État ne fait pas confiance aux unités d’élite formées pour le protéger, lui
préférant quelqu’un issu du privé, qui n’a pas les habilitations…
Si lui-même ne fait pas confiance à la police, comment la population pourrait-elle le faire ?
Le ver est dans le fruit. Les politiques ont une grande part de responsabilité dans la situation
actuelle. C’est toute la vie sociale qui est en danger.
(1) Fayard, 2001.

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