Le Livre du Mois d’Août 2020

jeudi 30 juillet 2020
par  Hervé Thomas
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Rien de tel que le mois d’août à Marseille pour lire tranquille peinard un bon polar après un bain matinal aux Bains des Dames et un café chez Pringer à Noailles. Tout est prêt pour la tragédie, menée de main de maître par Dominique Manotti, avec cette écriture sèche, documentée et implacable qui a fait sa renommée. Un roman noir d’anthologie à mettre entre toutes les mains, pour ne pas oublier.

« Marseille 73 », de Dominique Manotti aux éditions Equinox, 384 pp, 20 euros.

« La France est profondément antiraciste. Tout ce qui s’apparente au racisme, nous l’exécrons […] ». Emmanuel Macron le 10 juin 2020 ? Rien du tout : Georges Pompidou le 27 septembre 1974, cité dans Marseille 73, le treizième roman de Dominique Manotti.

Le président d’alors se fendait d’une conférence de presse à la suite d’une longue série d’agressions, attentats, meurtres contre la population immigrée dans les Bouches-du-Rhône, en particulier à Marseille. Le contexte : la volonté martelée par l’exécutif de contrôler sévèrement les flux migratoires, concrétisée par une circulaire (dite Marcellin-Fontanet) qui exigeait un contrat de travail et un logement décent pour l’obtention d’un titre de séjour puis la régularisation. Ipso facto, les travailleurs au noir, ultramajoritaires, sont devenus des clandestins menacés d’expulsion. D’où des mouvements de grève largement suivis (avec un gros impact vu l’importance-clé de ces travailleurs dans l’industrie locale) mais violemment réprimés par les forces de l’ordre, sans compter la « chasse à l’immigré » (de préférence algérien) menée par des citoyens regroupés en comités de défense locaux. Parmi eux, des nostalgiques de l’Algérie française qui, onze ans après les Accords d’Evian, ont haine et rancœur intactes. A commencer par les anciens de l’Organisation armée secrète (OAS) dont certains, amnistiés, ont été intégrés dans l’appareil d’Etat et la police sans pour autant renoncer à leurs convictions idéologiques. La montée en puissance de l’extrême droite est concomitante.

Voilà le terreau de Marseille 73. C’est de fait la manière de toujours de Dominique Manotti, agrégée d’histoire, spécialiste de l’histoire économique du XIXe, militante au long cours (à gauche) : s’emparer d’une période et de faits précis de manière ultra-documentée et engagée, pour une intrigue au cordeau, qui laisse peu de place au sentimentalisme ou à l’optimisme.

Marigot explosif

Avec Marseille 73, Manotti renoue avec Théodore Daquin. Ce tout jeune commissaire brillant, intègre et homo, est désarçonné par cette ville où les forces de l’ordre cultivent en toute impunité l’illégalité, parfois jusqu’à l’extrême. A Grimbert, un de ses fidèles, il demande : « Vous êtes un très bon flic, je vous fais totalement confiance. Comment faites-vous pour travailler en bonne intelligence avec des gens qui truquent en permanence, et sont capables d’assassiner quand ils sont coincés ? » Réponse : « Je ne suis pas sûr de bien me comprendre moi-même. C’est ma ville. Je suis moitié allemand et moitié maltais. J’ai été bien accueilli, intégré, bien mieux que je ne l’aurais été n’importe où ailleurs. Je suis cent pour cent marseillais. »

Dans ce marigot explosif où paradent des nervis bien nerveux, Daquin avance en héros à sang froid, droit, ferme, méticuleux. Il s’agit notamment d’élucider le meurtre dans un quartier de Marseille Nord de Malek, 16 ans, abattu par le passager d’une Mercedes qui faisait mine d’avoir perdu son chemin. Manotti déploie la scène avec la vista cinématographique qui fait le sel de toute sa production. « Malek se laisse glisser au sol, s’approche, se penche, le passager lève le bras, tire une balle à bout portant en pleine poitrine, le corps de Malek est projeté en arrière, dans le bar le patron sursaute, tend l’oreille, une deuxième balle touche le ventre, explose le sternum, le patron et les deux jeunes lâchent balais et serpillières, la voiture rouge démarre en force, une troisième balle frôle une épaule, les trois hommes atteignent la terrasse du café, aperçoivent le corps ensanglanté. »

Deux policiers arrivés sur les lieux en concluent à « l’affaire vite classée », alors le patron du café appelle l’Evêché (l’Hôtel de police) où Daquin est de permanence. Lui va s’accrocher à la pelote et remonter patiemment le fil vérolé et piégeux de ce meurtre commis sans remords. Le tueur dira : « Une enquête de police ? Pourquoi une enquête de police ? ». Daquin : « Tuer un Arabe, ce n’est pas commettre un crime ? » Le tueur : « Nous sommes en guerre. Je n’ai pas tué par plaisir, j’ai fait mon devoir de citoyen, comme quelques autres. Nous sommes envahis par la marée musulmane, notre nation est en danger de mort par submersion. Et l’Etat ne fait rien. […] Nous remplissons une mission de service public par substitution. […] »

Marseille 73 est par endroits trop univoque, on pourrait par exemple souhaiter plus d’ambiguïté chez les victimes. Mais ça n’entame pas son impact, lié à l’écriture de Manotti qui ne sacrifie jamais à la fioriture. La colère est là, immense mais très maîtrisée, c’est d’autant plus efficace.

Avec en prime le site de Dominique Manotti : https://www.dominiquemanotti.com/


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