En finir avec les luttes défensives

samedi 24 février 2018
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Intervention de Bernard Friot, invité par le Comité Local Attac Paris Centre le 15/02/2018

Bernard Friot est un sociologue et économiste français professeur émérite à l’université Paris-Nanterre (Paris X). Suite à la publication de son article dans le Monde Diplo « En finir avec les luttes défensives » B. Friot est intervenu pour expliquer plus en détail ses propos au cours d’un échange organisé par le Comité Local d’Attac Paris Centre.

Marx et le rôle du communisme dans la société française
La présentation a débuté en précisant la vision de K. Marx. Selon B. Friot, Marx est un penseur de la contradiction et non pas de la domination.
L’intervenant nous explique que le communisme selon Marx est une société qui sort du capitalisme. Marx s’interroge sur la lutte de classe, la façon dont les institutions sont mises en place par la bourgeoisie et qui est l’objet aujourd’hui d’une contestation. B. Friot pense que toutes nos sociétés sont en train d’en sortir sous différentes formes. Ceci vaut également pour la France.
Selon B. Friot, le communisme a toujours existé dans le sens ou des initiatives ont été mises en place pour remettre en cause le système en place. A la fin du XIXème lorsque la CGT se constitue il s’agit d’une classe révolutionnaire qui met en place des alternatives aux institutions organisant le travail.

Le travail et l’activité selon la définition du capitalisme
Selon B. Friot dans le capitalisme le producteur est invisible. L’activité productive à une valeur économique, c’est ce qui fonde la définition du travail. Le travail est à dissocier d’une activité, une activité n’a pas forcement de valeur économique. Le travail, selon B. Friot est toujours abordé en fonction de sa valeur économique.
Le travailleur indépendant est une figure type du capitalisme, il est par ailleurs le plus exploité. Exemple : un agriculteur FNSEA ne travaille que pour rembourser sa dette qu’il aura accumulée au cours de sa carrière professionnelle. Il aura à faire à des préteurs, des fournisseurs, des distributeurs. Chacun de ces intermédiaires ponctionnent la valeur produite par l’agriculteur.

Bernard Friot nous rappelle les propos déjà développés par ailleurs pas Claude Didry. Selon cet auteur, une autre forme du travail se construit au XVIIIe. Cette nouvelle vision pense l’organisation du travail au-delà de son indépendance : capitalisme, sous-traitants (marchandeur) et travailleur. Le capitaliste achète le travail fait, il ne s’implique pas dans l’activité même de production. Il est donneur d’ordre à des sous-traitants sans vouloir connaître ce qui se passe dans cette activité productive. C’est le sous-traitant qui s’occupe de cette partie. Le sous-traitant embauche des ouvriers qui sont inexistants et sont payés de sortent qu’ils soient encore là demain (juste suffisant pour payer le logement, transport, alimentation…). C’est ce que K. Marx appelle le prix de la force de travail.

Pour B. Friot, l’ouvrier va se construire contre cette vision du travail, au moment où la CGT et la SFIO se mettent en place. Ils vont notamment se battre pour la création du contrat de travail. Il s’agit entre autre d’interdire la sous-traitance. Avant le XIXème il n’existe aucune institution organisant, protégeant le travail, ceci va s’imposer au début du XXème siècle grâce à l’instauration du contrat de travail. Le contrat de travail oblige le capitaliste à devenir employeur et donc d’une certaine façon de s’impliquer dans la production, ce que le capitalisme par nature refuse.

Le capitaliste devenant employeur, ceci va faire intervenir trois nouvelles notions :
1 – interdiction de la sous-traitance
2 – création de l’emploi
3 – invention du salaire

La production est le monopole de la bourgeoisie et c’est contre le pouvoir d’achat que la classe ouvrière invente le salaire. Le salaire tel que défini à cette époque a une tout autre signification que celle donnée par K. Marx. Le salaire à cette époque va embarquer avec elle la notion de qualification. La qualification n’étant pas le diplôme, il s’agit de la valeur économique donné à un travail. La bourgeoisie capitaliste n’a pas d’objection à ce que les travailleurs soient diplômés. La domination masculine repose sur cette façon de la bourgeoisie de penser le travail. Le travail féminin est une activité, l’homme lui travaille. C’est la classe dirigeante qui détermine ce qui est « travail ». L’origine du pouvoir pour B. Friot ce n’est pas l’argent. Le pouvoir selon lui c’est le travail et la façon de définir le travail. Il faut ainsi maîtriser le statut du « producteur » pour pouvoir prendre le pouvoir.

Loi Thorez octobre 46 = concerne la fonction publique d’Etat et transforme complètement le statut du producteur. Ce qui fonde le travail ce n’est pas la nature de l’activité. Par exemple, conduire des enfants à l’école c’est une activité si elle est faite par les parents, c’est du travail s’il s’agit d’une assistante maternelle. Le fondement du travail ne se trouve pas dans le travail concret. Le fondement du travail est exclusivement politique. C’est une lutte des classes pour définir et savoir ce qui détermine le travail. Ce qui détermine le travail ce sont les rapports sociaux. Pour sortir du capitalisme, il faut construire une autre classe dominante, et c’est d’abord changer ce qu’on appelle travail. La classe dirigeante c’est celle qui impose sa vision du travail, la classe révolutionnaire c’est celle qui essaye d’en créer une autre. Le communisme n’est pas une société sans classe.

La bourgeoisie
Selon B. Friot, la bourgeoisie a besoin que nous soyons solidaires avec les victimes du capitalisme pour qu’elle puisse conserver le monopole de la production. Pour la France l’invention du salaire à la qualification est une invention majeure. Ça se fait à travers les conventions collectives (= description de tous les postes de travail, classement de ces postes selon sa contribution en terme de valeur économique, mesure de la contribution à la production de valeur). L’emploi c’est alors un poste de travail, un support lié au code du travail et à la qualification. La qualification doit être liée à la personne et non plus au poste de travail, ce dernier étant la propriété du capitaliste. La classe ouvrière en créant cette notion d’emploi dépasse cette notion de qualification du poste en l’élargissant à la personne. C’est notamment l’exemple des fonctionnaires, le salaire est un attribut de la personne, il est payé selon un grade et selon un échelon. Le chômage est une personne qui perd un poste. Le fonctionnaire ne peut plus/pas connaître le chômage parce que la qualification liée à son poste est d’abord liée à sa personne. C’est donc une construction du salaire à la personne, mais ça ne veut pas dire que c’est un droit à la ressource.

C’est donc une conquête énorme la fonction publique d’Etat. En opposition, il s’ensuivit une construction idéologique, « le récit de la bourgeoisie », elle a construit sa vision de la loi Thorez en expliquant que le fonctionnaire ne travaille pas. Il est utile. L’école, l’hôpital, c’est utile et il faut un impôt pour ça. C’est la construction idéologique de la bourgeoisie fasse à cette fonction publique d’Etat, mais pour eux ce n’est pas productif, c’est utile.

La deuxième voie choisie par la classe révolutionnaire après celui du dépassement de l’emploi est celui du régime général de la sécurité sociale. En 1945 la sécurité sociale est pléthorique. La principale prestation sociale = allocation familiale. C’est un instrument de lutte de la bourgeoisie contre la hausse des salaires. Le premier à être concerné par cette allocation ce sont les fonctionnaires. Grand débat sur le salaire des fonctionnaires, pour ne pas les augmenter tous, on va créer un supplément familial. Avec la crise des années 30, l’Etat impose le supplément familial dans le privé. Ce supplément familial est toujours lié à l’emploi et il s’agit d’éviter d’augmenter tout le monde et de légitimer cette cotisation pour le besoin de faire des enfants.
1930 = obligation couverture santé et vieillesse = retraire = cumul des cotisations. Les révolutionnaires communistes au gouvernement mettent en place le statut de la fonction publique d’Etat, la production électricité et gaz et le régime général de la sécurité sociale. Il se construit sur une autre base que la sécurité sociale. Il s’agit d’un régime unifié pour tous les travailleurs. C’est géré par les travailleurs, à un niveau équivalent en termes de budget que celui de l’Etat en 1960.

La retraite = deuxième branche du régime général. Les retraités ont droit à la poursuite de leur salaire. Construit contre la sécurité sociale, le régime général est construit contre les comptes individuels. Un compte individuel = un retraité ne travaille pas, il est utile mais non productif. La retraire c’est une solidarité intergénérationnelle, c’est comme ça qu’est construit le discours du capitalisme. La classe révolutionnaire explique qu’il s’agit de la dignité des travailleurs.
Piketty 2008 = création par catégorie socio-pro et d’une allocation retraite. Si on se bat pour la justice sociale ou la solidarité on se bat sur le terrain de la bourgeoisie, un terrain conquis qu’un révolutionnaire ne peut pas gagner. Il faut se battre sur la valeur du travail et sur l’appropriation de ce qu’on entend par travail.

Santé = mutation spectaculaire de la santé. On ne parle jamais de production de soin, on parle toujours des dépenses de soin. La production de soin c’est un dispositif qui échappe au capital. Les libéraux de santé sont les seuls indépendants à avoir su détourner le capitalisme (si on retire les dépassements d’honoraires) et leur reconnaissance en tant que producteur ne dépend pas de la valeur du marché. Elle dépend seulement de leur patientèle. Lorsque la propriété de l’outil devient une propriété patrimoniale redevable à l’activité lucrative alors la maîtrise du travail concret disparaît.
Un outil = quelque chose qu’on utilise et c’est quelque chose qui vaut, c’est du patrimoine. Si on travaille pour rembourser une dette, on travaille pour renforcer ses chaînes.

On ne peut se sortir de l’impasse xénophobe que si on arrive à étendre le champ du travail. Quand on parle du partage du travail les étrangers sont toujours en trop. Il ne faut pas revendiquer la réduction du travail, il faut modifier le travail. Le travail vivant peut se déplacer vers des productions beaucoup plus respectueuses de l’environnement. Ça ne veut pas dire qu’il faut réduire le travail.

Echanges avec la salle  
Question : L’autogestion ? Les scops, 50 000 salariés seulement alors que l’institution est intéressante. 15 M de retraités, 7 M survivent.
Question : Qu’est-ce que signifie « une classe révolutionnaire est en train de se construire » contre la bourgeoisie ?
Question : Institutions pour définir les valeurs, quelles formes elles pourraient prendre ? Comment penser la valeur, est-ce forcément une valeur marchande ?

Comme institution il y a les caisses d’investissements gérées par les travailleurs eux-mêmes. Il y a le marché, il faut être pour la gratuité des services publics mais B. Friot est pour la monnaie et contre la gratuité de tout. Il faut un marché débarrassé de la valeur du capital. Il faut un marché qui définit des critères d’analyse de la valeur. Il va y avoir des conflits, ce ne sera plus les employeurs qui paieront les salariés mais une institution selon la qualification qui paieront.

Question 3 : La révolution contre la classe dominante existe-t-elle réellement ?
Plusieurs échecs de grands mouvements sociaux entre les années 2000 et 2010. La réflexion vient de là, d’où vient l’échec ? La bataille sur les retraites était mal menée car basée sur les thématiques même de nos adversaires à travers la notion de solidarité intergénérationnelle.

Qu’est ce qui est révolutionnaire ? C’est les jeunes syndicalistes qui refusent de discuter avec les directions. Les pratiques syndicales des 40 dernières années doivent s’arrêter et une autre mobilisation doit être faite. Quand on pense qu’il n’y a pas de classe révolutionnaire dans notre pays, que le communisme en France n’a jamais existé on conforte l’idée du capitaliste. Les économistes atterrées sont globalement sur la position de prise de l’argent, ce sont des intellectuels qui au bout du compte objectivement méprise la classe ouvrière.

Références

Films : La sociale G. Perret - L’esprit de 45 Ken Loach.
Monde Diplo – Novembre 2017 – En finir avec les luttes défensives – B. Friot


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