Accueil - Écrits - Comprendre l’économie

Crise : que la neige tombe

Jean Marie HARRIBEY pour Alternatives Economiques
Publié le mercredi 8 février 2012.


Comme la crise n’en finit pas de finir, et que des citoyens engag ?s de plus en plus nombreux s’interrogent sur son origine et sa nature, sur le r ?le des banques, sur la responsabilit ? des politiques n ?olib ?rales, sur l’aust ?rit ? oblig ?e, etc., nombreuses sont les questions qui ?mergent pour s ?parer l’information de l’intoxication, le vrai du faux, l’analyse rigoureuse de l’id ?ologie. Conscientes que le discours des experts officiels et de la plupart des grands medias est celui des ? nouveaux chiens de garde ?, des voix s’ ?l ?vent pour proposer des approches diff ?rentes et prennent des initiatives d’expositions p ?dagogiques sous forme de vid ?os, de textes, de sketchs, de parodies… Et beaucoup de ceux qui animent des associations d’ ?ducation populaire participent ? ces exp ?rimentations ou sont interrog ?s sur leur pertinence. Voici quelques-unes des questions qui sont souvent soulev ?es et sur lesquelles circulent des choses plus ou moins exactes ou qui font l’objet de controverses.
 [1]

[*Sur la dette et la cr ?ation de monnaie*]

1) On entend souvent dire qu’on a rembours ? x fois notre dette publique, ou bien que les int ?r ?ts qu’on a vers ?s repr ?sentent 80 % de notre dette.

Ces comparaisons n’ont pas de sens parce qu’elles confondent les notions de flux et de stock. Ainsi, la dette actuelle ne repr ?sente pas la totalit ? des emprunts depuis 30, 100 ou 1000 ans, elle ne repr ?sente que les emprunts en cours. Le cumul des int ?r ?ts vers ?s pendant une p ?riode ne pourrait ?tre mis en regard que de tous les emprunts contract ?s au cours de la m ?me p ?riode, mais surtout pas compar ? au stock de la dette actuelle.

2) La dette serait-elle moindre si on avait pay ? moins d’int ?r ?ts, et emprunte-t-on pour payer les int ?r ?ts des emprunts pass ?s ?

Ainsi, le montage vid ?o ? Comprendre la dette publique (en quelques minutes) ? [2] ?tablit un lien entre la somme de tous les int ?r ?ts vers ?s depuis 1973 au titre de la dette publique (1400 Mds d’euros) et l’augmentation de la dette durant la m ?me p ?riode (1350 Mds), et il conclut que ? ce qui fait grossir la dette, ce sont tout simplement les int ?r ?ts de cette m ?me dette ?.

Ces affirmations sont directement inspir ?es des erreurs pr ?c ?dentes. Les administrations publiques ont un d ?ficit primaire (diff ?rence entre les imp ?ts et les d ?penses publiques hors charges d’int ?r ?ts) lorsque les recettes fiscales sont insuffisantes (baisse des imp ?ts des riches ou r ?cession ?conomique), ce qui oblige ? emprunter sur les march ?s financiers faute de pouvoir recourir ? la banque centrale. Alors, le d ?ficit public global va augmenter avec la charge d’int ?r ?ts, mais il ne faut pas imputer l’endettement aux int ?r ?ts. Il y a l ? une illusion d’optique qui finit par aboutir ? une id ?e fausse selon laquelle on emprunterait pour payer les int ?r ?ts, lesquels sont la cons ?quence de l’emprunt et non sa cause.

C’est ainsi que la vid ?o ? Comprendre la dette publique (en quelques minutes) ? affirme : ? Une grande partie des pays de la plan ?te baignent dans le m ?me bain : ? devoir faire des emprunts et payer des int ?r ?ts pour faire fonctionner leur ?conomie. Pour rembourser ces emprunts et ces int ?r ?ts, il faut faire d’autres emprunts plus importants qui am ?neront d’autres int ?r ?ts plus importants aussi. On aboutit donc de cette mani ?re ? une dette qui se nourrit d’elle-m ?me et grossit, grossit, grossit in ?vitablement. ? C’est une illusion qui vient du fait que, ?videmment, la charge d’int ?r ?ts va ?tre inscrite au budget g ?n ?ral de l’ ?tat, dont le solde d ?ficitaire global s’accro ?t, obligeant ? emprunter, etc.

La vid ?o de Paul Grignon ? L’argent dette ? [3] commet la m ?me erreur : ? Le seul endroit o ? les emprunteurs peuvent obtenir de l’argent pour payer les int ?r ?ts est l’ensemble des fonds de l’ ?conomie g ?n ?rale. Mais presque tous ces fonds ont ?t ? cr ??s de la m ?me fa ?on, ? partir de cr ?dit bancaire. Donc, partout il y a des emprunteurs qui se trouvent dans la m ?me situation : ils cherchent d ?sesp ?r ?ment l’argent pour rembourser le principal et les int ?r ?ts dans une r ?serve globale d’agent qui ne contient que le principal. Il est tout ? fait impossible pour tout le monde de payer le principal plus les int ?r ?ts car l’argent des int ?r ?ts n’existe pas ?. Grignon conclut ? un engrenage de cr ?dits perp ?tuel pour payer les int ?r ?ts. Il ne comprend pas que l’int ?r ?t est un pr ?l ?vement sur la plus-value engendr ?e par le travail.

Si, par malheur, le taux de croissance des recettes fiscales est faible, voire n ?gatif, ? cause d’un taux de croissance ?conomique faible, nul ou n ?gatif, tandis que les d ?penses publiques sont moins compressibles, et que le taux d’int ?r ?t lui devient sup ?rieur, un ? effet boule de neige ? entra ?nant l’augmentation de l’endettement public s’enclenche. Mais il ne faut pas confondre cause et cons ?quence, m ?me si la cons ?quence donne l’impression de se transformer en cause, la cause premi ?re restant toujours le manque de recettes fiscales en regard des d ?penses, qu’il provienne d’une d ?cision politique d ?lib ?r ?e en terme de cadeaux fiscaux ou d’un ph ?nom ?ne subi d ? ? la crise. Les raisons principales de l’ill ?gitimit ? d’une grande partie de la dette publique r ?sident dans les cadeaux fiscaux faits aux riches b ?n ?ficiaires ensuite de la rente financi ?re et dans la crise que ces rentiers et les institutions financi ?re qui les servent ont provoqu ?e.

3) Les banques commerciales sont-elles seules ? cr ?er de la monnaie scripturale, en France depuis 1973 ?

Cette nouvelle affirmation est fausse. D’une part, le cr ?dit accord ? sous forme scripturale s’est g ?n ?ralis ? bien avant 1973 et, d ?j ?, l’ ?tat fran ?ais, bien que pouvant faire appel ? la Banque de France, empruntait aussi sur les march ?s financiers. Apr ?s 1973, afin de favoriser le d ?veloppement d’un march ? priv ? des titres publics, l’obligation pour l’ ?tat de s’adresser aux march ?s s’est impos ?e. D’autre part, les banques centrales, qui ont le monopole de l’ ?mission de billets, ?mettent aussi de la monnaie scripturale en refinan ?ant les banques ordinaires, en convertissant des devises ?trang ?res, ou en contrepartie des avances ? l’ ?tat l ? o ? c’est possible comme aux ?tats-Unis ou au Royaume-Uni.

L’auteur de la vid ?o ? Comprendre la dette publique (en quelques minutes) ?, propose de ? limiter le pouvoir de cr ?ation mon ?taire aux seules banques centrales ? parce que ? c’est le seul moyen d’obtenir un syst ?me mon ?taire qui n’auto-alimentera pas sa propre dette ?. Mais il ne comprend pas que lorsqu’une banque centrale accorde un cr ?dit, quel qu’en soit l’agent b ?n ?ficiaire, elle poss ?de une cr ?ance sur lui, lequel a donc contract ? une dette. Le m ?canisme du cr ?dit et de la cr ?ation mon ?taire est identique, qu’il soit mis en branle par une institution publique ou une institution priv ?e. L’analyse de l’int ?r ?t rel ?ve d’une autre probl ?matique (voir plus loin).

Au final, ces visions ignorent que toute monnaie qui circule (fiduciaire ou scripturale) figure au passif de la banque centrale ou ? celui des banques, c’est- ?-dire signifie un engagement du syst ?me bancaire ? honorer tout ordre de paiement ? hauteur des sommes inscrites ? ces passifs. ? l’actif des banques figurent les cr ?ances et les actifs de toutes sortes qu’elles d ?tiennent. En bref, il n’y a pas ? s’offusquer que la monnaie soit toujours le signe d’engagements, de dettes donc, l’important ?tant de savoir ? quelles occasions et pour quelles finalit ?s, la monnaie a ?t ? ?mise.

4) Les d ?p ?ts effectu ?s par les m ?nages et les entreprises dans les banques engendrent-ils les cr ?dits ?

Cette assertion est donn ?e dans la vid ?o ? L’argent dette ? [4], mais elle se rencontre heureusement de moins en moins fr ?quemment car l’enseignement de l’id ?e inverse a progress ?, ? savoir que les cr ?dits font les d ?p ?ts. Il reste tout de m ?me des traces de cette erreur dans l’id ?e que les banques multiplient le montant des d ?p ?ts qu’elles ont re ?us pour accorder des cr ?dits (6 fois sup ?rieurs, nous dit la vid ?o ? Comprendre la dette publique (en quelques minutes) ?. Cette id ?e du ? multiplicateur mon ?taire ? renvoie ? une conception de la monnaie dite exog ?ne dans une ?conomie de march ?s financiers o ? les banques n’accordent des cr ?dits que si elles disposent pr ?alablement de monnaie centrale. ? cette vision s’oppose celle de la monnaie dite endog ?ne : c’est la demande de monnaie par les agents ?conomiques (m ?nages, entreprises, ?tat) qui d ?termine la quantit ? de monnaie qui circulera via le cr ?dit qu’accorde le syst ?me bancaire ; la banque centrale fixe alors le taux d’int ?r ?t directeur qui influencera celui auquel les banques r ?pondront ? la demande des agents. (voir plus loin).

5) Faut-il ajouter la dette ?cologique ? la dette financi ?re ?

Ces deux ph ?nom ?nes sont incommensurables entre eux, puisque la dette ?cologique accumul ?e par les pays capitalistes du Nord ? l’ ?gard du Sud et ? l’ ?gard de l’humanit ? enti ?re ne peut ?tre mesur ?e mon ?tairement. [5] La compensation qu’il faudrait organiser pourrait prendre partiellement la forme d’une aide financi ?re mais ne serait jamais ? la hauteur tant qu’on l’envisage quantitativement. La compensation principale sera d’ordre qualitatif, en termes d’ ?changes libres de savoirs, de connaissances et de techniques. C’est pourquoi la position de certains ?cologistes, croyant bien faire en m ?langeant dette financi ?re et dette ?cologique est contestable. D’une autre mani ?re, la position de Jean-Luc M ?lenchon d ?clarant sur France Inter qu’il ne fallait pas transf ?rer de technologie [6]
vers le Sud est incompatible avec l’ ?mergence d’un nouveau mode de d ?veloppement.

6) Est-il pertinent de se r ?f ?rer au PIB ?

Notre ami et voisin de blog Jean Gadrey a soutenu que mettre en rapport le d ?ficit public et la dette publique avec le PIB nous enfermait dans la logique du PIB en lui faisant jouer un r ?le excessif. Michel Husson lui a r ?pondu que cette critique n’avait pas grand sens. En effet, constater que, pour une structure de la fiscalit ? donn ?e, les recettes fiscales diminuent si le PIB d ?cro ?t, ne constitue en rien une sacralisation du PIB ni m ?me une sacralisation de sa croissance. Pr ?cisons que dire cela ne justifie pas les taux d’int ?r ?t usuraires et rappelons encore que si les taux d’int ?r ?t ?taient plus faibles, pour un m ?me ?tat de d ?ficits publics obligeant ? emprunter, le montant de la dette serait le m ?me, la charge d’int ?r ?ts ?tant moindre.

Par ailleurs, pr ?senter le m ?canisme de cr ?ation mon ?taire en lien avec la dynamique ?conomique n’ ?quivaut pas ? faire le choix d’une croissance ?conomique perp ?tuelle : une fois retrouv ?e la ma ?trise de la cr ?ation mon ?taire, il s’agira de d ?finir d ?mocratiquement les choix de d ?veloppement social et ?cologique.

[*Sur les d ?bats th ?oriques sous-jacents
*]

1) Le bouclage macro ?conomique du circuit par la cr ?ation mon ?taire versus ?pargne pr ?alable

Au niveau macro ?conomique, l’accumulation du capital et, de mani ?re g ?n ?rale, tout d ?veloppement ?conomique, exigent obligatoirement une cr ?ation mon ?taire qui anticipe le surplus social qui sera produit. La raison est que le profit mon ?taire ne serait pas possible par la seule r ?cup ?ration par les entreprises des avances qu’elles ont faites, soit en salaires, soit en achats entre elles de biens de production.

En dernier ressort, c’est la banque centrale qui boucle le circuit ?conomique, soit en refinan ?ant les banques ordinaires qui ont n ?cessairement besoin d’une monnaie dite centrale au-dessus de leurs propres activit ?s, soit en convertissant des devises, soit en contrepartie de l’intervention de l’ ?tat. Ce dernier point (avances ? l’ ?tat) est particuli ?rement important dans une situation de r ?cession, d’o ? le message keyn ?sien pour que l’ ?tat pallie la carence du secteur priv ?.

La n ?cessaire cr ?ation mon ?taire pour assurer le bouclage du circuit ?conomique est le point qui permet de relier trois grands th ?oriciens du capitalisme : le syst ?me bancaire complet (banque centrale et banques) avance au syst ?me productif la monnaie n ?cessaire pour impulser la dynamique d’accumulation, dans laquelle les profits (contrepartie mon ?taire du surtravail pris aux travailleurs, Marx) vont se fixer ? hauteur des d ?penses d’investissement net (Keynes et Kalecki). [7]

Le raisonnement peut ?tre g ?n ?ralis ? ? l’ensemble d’une ?conomie qui comporte un pan de l’activit ? qui est non marchand. Le bouclage de l’ensemble de l’ ?conomie n ?cessite une avance mon ?taire, et celle n ?cessaire ? l’activit ? non marchande est d’autant plus cruciale que la d ?pression s’est install ?e.

2) Qu’est ce que la monnaie endog ?ne ?

Les keyn ?siens et post-keyn ?siens pensent que c’est la demande de monnaie par les agents ?conomiques (m ?nages, entreprises, ?tat) qui d ?termine la quantit ? de monnaie qui circulera via le cr ?dit qu’accorde le syst ?me bancaire. La banque centrale fixe alors (de mani ?re dite exog ?ne) le taux d’int ?r ?t directeur qui influencera celui auquel les banques r ?pondront ? la demande des agents. C’est la position totalement inverse des mon ?taristes (monnaie exog ?ne et taux d’int ?r ?t endog ?ne : la banque centrale fixe la quantit ? de monnaie qui circule et le taux d’int ?r ?t se d ?termine par confrontation avec la demande).

Dans une ?conomie o ? le financement de l’investissement est assur ? par le cr ?dit bancaire (on parle d’ ?conomie d’endettement), les banques fonctionnent avec l’assurance que la banque centrale sera leur pr ?teur en dernier ressort. Au contraire, dans une ?conomie de march ?s financiers, les banques n’accordent des cr ?dits que si elles disposent pr ?alablement de monnaie centrale. Dans le premier cas, la banque centrale est dite passive, et dans le second, elle est dite active.

Une premi ?re cons ?quence de cette opposition porte sur l’inflation : pour les uns (monnaie exog ?ne), l’augmentation de la masse mon ?taire est inflationniste ; pour les autres (monnaie endog ?ne), l’inflation ne pourrait se d ?clencher que si on ?tait au plein emploi des capacit ?s de production, et dans une situation de sous-emploi, c’est la hausse des prix qui appellerait une demande de monnaie suppl ?mentaire. Dans la vision de la monnaie endog ?ne, on ne parlera pas de multiplicateur mon ?taire entre la base mon ?taire et les cr ?dits mais de diviseur de cr ?dit, rapportant la base mon ?taire ? la masse mon ?taire.

La deuxi ?me cons ?quence porte sur la politique ?conomique car le type de financement de l’ ?conomie conditionne le type de politique. La vision mon ?tariste casse l’inflation en fermant brutalement le robinet du cr ?dit (politique initi ?e par la FED pr ?sid ?e par Volker en 1979). La vision post-keyn ?sienne, si elle avait eu un rapport de forces en sa faveur, se serait attaqu ?e ? une r ?partition des revenus g ?n ?ratrice de tensions sociales se traduisant par la hausse des prix. Actuellement, la BCE pratique une politique mon ?taire qui se range derri ?re la vision mon ?tariste parce qu’elle a ferm ? le robinet du cr ?dit vers la production et l’a ouvert pour la sp ?culation.

La coh ?rence n ?oclassique s’affiche alors : une politique de l’offre pour les entreprises, c’est- ?-dire sur le march ? des biens et services, et une politique de l’offre sur ce que la th ?orie dominante consid ?re comme le march ? de la monnaie. Jamais cette th ?orie ne se pose la question de savoir o ? en est la demande de biens et services et s’il y aura une demande de monnaie lorsque la banque centrale aura accru son offre : les 489 milliards inject ?s par la BCE le mois dernier n’ont pas trouv ? preneur dans l’ ?conomie.

Pour synth ?tiser l’aspect bouclage macro ?conomique et l’aspect monnaie endog ?ne, on peut dire que :

* la monnaie est cr ??e pour la production : dans une ?conomie mon ?taire de production, la monnaie est indispensable pour lancer le processus productif alors qu’elle ne sert ? rien dans une ?conomie de troc ;

* mais comme l’objectif capitaliste est de r ?cup ?rer du profit mon ?taire, la production n’a pas d’autre objectif que de faire rentre plus d’argent que le capital n’en a avanc ? ;

* d’o ? une dialectique qui peut ?tre mortif ?re entre la monnaie d ?sir ?e uniquement parce qu’elle est un actif liquide et la monnaie n ?cessaire pour initier le processus productif : on a l ? une des sources de l’opposition finance/production ; dit encore autrement, les n ?oclassiques n’incluent la monnaie dans leur raisonnement qu’au moment de l’ ?change, car il supposent que l’investissement productif sera d ?termin ? par le stock d’ ?pargne existant, alors que les keyn ?siens incluent la monnaie en amont, d ?s le moment de la production, l’investissement engendrant un flux d’activit ? suppl ?mentaire g ?n ?rateur de revenu suppl ?mentaire se r ?partissant en consommation suppl ?mentaire et ?pargne suppl ?mentaire, celle-ci s’ajustant in fine ? l’investissement de d ?part ;

* la d ?l ?gitimation des notions de cr ?ation mon ?taire, de cr ?dit et de dette par certaines pr ?sentations (notamment les vid ?os sus-mentionn ?es) conduit implicitement vers les th ?ses lib ?rales de l’ ?pargne pr ?alable, dont la plus extr ?me est celle de Hayek, ou bien renvoie aux th ?ses de Maurice Allais, adversaire de la monnaie de cr ?dit ; le paradoxe est que nombre de vid ?os se veulent critiques des pratiques bancaires mais ne font pas la diff ?rence entre les deux types de financement de l’ ?conomie.

3) La monnaie, l’argent et le capital

Marx est le premier ?conomiste ? rompre avec la vision classique de la dichotomie entre ?conomie r ?elle et monnaie qui fait de celle-ci un simple voile, neutre par rapport ? l’activit ? productive. Marx propose un cadre analytique autour de deux axes :

* le f ?tichisme de l’argent qui masque les rapports sociaux d’exploitation et d’ali ?nation : la plus-value produite par le travail pour le capital est r ?partie pour une part en accumulation, et pour une autre en dividendes et int ?r ?ts ;

* l’accumulation du capital conduit ? la crise.

 ? ce titre, la crise actuelle est l’expression de la triple incapacit ? de la finance (triple I) :

* incapacit ? intrins ?que ? cr ?er de la richesse : le capital ne peut se valoriser tout seul ;

* incapacit ? d’aller au-del ? d’un certain seuil d’exploitation de la force de travail, c’est- ?-dire de faire produire de la valeur en quantit ? suffisante pour ?tre ensuite convertie en argent sur le march ? ; la tr ?s forte d ?t ?rioration de la part salariale dans la valeur ajout ?e finit par bloquer la machine ; la relation entre dynamique ?conomique et r ?partition est d’ailleurs un point commun entre Marx, Keynes et les post-keyn ?siens ;

* incapacit ? ? faire reculer les limites de la plan ?te.

Sans cette relation ?tablie entre la valeur cr ?e par le travail productif et sa transformation en argent-capital sur le march ?, la crise ne pourrait ?tre expliqu ?e, car la valorisation mim ?tique des actifs financiers ne peut ?tre infinie : la fiction s’ ?vanouit lorsque le hiatus devient trop grand entre la capacit ? du syst ?me productif ? produire de la valeur r ?elle et le capital fictif.

4) La monnaie, institution sociale

La monnaie ne peut pas ?tre comprise si elle est r ?duite ? son aspect purement ?conomique. Elle n’existe pas non plus seulement dans un cadre capitaliste. Elle est une institution sociale qui d ?passe ce cadre.

Une vision anthropologique [8] permet de voir que la monnaie est un m ?diateur social. En effet la monnaie ?teint la dette ?conomique mais elle transmet aussi les dettes sociales qui n’ont pas vocation ? s’ ?teindre. Ainsi, les retraites collectives sont un lien entre les g ?n ?rations qui se transmettent de plein gr ? une dette sociale constitutive du vivre ensemble.

La monnaie est donc un bien priv ?, instrument d’accumulation refl ?tant des rapports sociaux, mais elle est aussi un bien public sans lesquels les ?changes priv ?s ne pourraient avoir lieu. Son caract ?re de bien public est valid ? par la puissance publique et par la production de richesses r ?elles.

Les deux aspects pr ?c ?dents sont ni ?s par la vision dominante de la monnaie, le premier parce qu’il r ?v ?le le conflit de classes pour le partage de la richesse, le second parce qu’il porte en lui la potentialit ? d’une soci ?t ? non marchande et solidaire. Mais ces aspects sont ?galement souvent ignor ?s par les vid ?os ? pr ?tention p ?dagogique que j’ai visionn ?es.

La ? violence de la monnaie ?, pour reprendre une expression de Michel Aglietta et Andr ? Orl ?an [9], s’exprime aussi ? travers les dits et les non-dits sur elle, dans une p ?riode o ? une autre violence, celle de la crise et des solutions n ?olib ?rales, s’approfondit chaque jour.

La nuit derni ?re, la neige est tomb ?e sur le bordelais et ailleurs. Et, chaque fois que la ville et la campagne sont ainsi blanchies, l’agitation et la fr ?n ?sie urbaine tombent, les voitures s’arr ?tent, les gens se regardent diff ?remment et commencent ? se parler. Comme la crise n’est pas finie, pour commencer ? y voir clair, que la neige tombe !

Notes :

[1[1] Ce qui suit vient en compl ?ment de trois textes r ?cents : J.M. Harribey, ? Le myst ?re de la chambre forte ?, in Attac, Le pi ?ge de la dette publique, Comment s’en sortir ?, Paris, Les Liens qui lib ?rent, 2011, p. 161-188 ; ? De la cr ?ation mon ?taire et des d ?cisions arr ?t ?es lors du sommet europ ?en des 8-9 d ?cembre 2011 ? ; ? Nouveau retour sur la cr ?ation mon ?taire : Keynes ou Hayek, il faut choisir ?.

[4[4] Cette assertion alterne dans la vid ?o avec l’id ?e inverse, donnant une pr ?sentation totalement contradictoire.

[5[5] Voir J.M. Harribey, ? La nature hors de prix ?, Ecorev, Revue critique d’ ?cologie politique, n ? 38, d ?cembre 2011, p. 36-43.

[6[6] Sur France Inter, le 1er f ?vrier, en r ?ponse ? une question sur la promesse de vente de 126 avions Rafale ? l’Inde, qu’il consid ?re comme bonne pour notre ?conomie et notre pays.

[7[7] Voir A. Barr ?re, ? Signification g ?n ?rale du circuit : une interpr ?tation ?, Economies et Soci ?t ?s, vol. XXIV, n ? 2, S ?rie M.P. n ? 6, 1990, p. 9-34 ; P. Combemale, J.J. Quil ?s, L’ ?conomie par le circuit : Comprendre la macro ?conomie, Paris, Nathan, 1990 ; L. Cordonnier, L’ ?conomie des Toambapiks, Une fable qui n’a rien d’une fiction, Paris, Raisons d’agir, 2010.

[8[8] Voir J.M. Harribey, ? Les conceptions de la monnaie ?, 2001.

[9[9] M. Aglietta, A. Orl ?an, La violence de la monnaie, Paris, PUF, 1982.


Répondre à cet article

Pages: 0 | 10 | 20 | 30 | 40 | 50 | 60 | 70 | 80 | ... | 100