La Grèce au bord du gouffre

Gilles Gesson (et Sonia Mitralia, membre du Comité grec contre la dette)
vendredi 13 avril 2012
par  Robert Joumard

Fin janvier, un rédacteur de la revue « Gardarem lo Larzac » est allé à Athènes pour rendre visite à des amis, mais aussi pour aller humer ce qui va bientôt nous arriver...

Presque deux ans après le début du traitement de choc imposé par la banque centrale européenne (BCE), la Commission européenne et le Fond monétaire international (FMI) à la Grèce, le bilan est catastrophique et révoltant.

Même les inspirateurs de ces politiques admettent aujourd’hui ouvertement non seulement leur échec patent, mais aussi que leurs recettes étaient dès le début totalement erronées, irréalistes, inefficaces et même contre-productives. Selon tous les responsables du désastre grec, si leurs politiques d’austérité plus que draconiennes (1) s’avéraient efficaces à 100 %, ce qui est d’ailleurs totalement illusoire, la dette publique grecque serait ramenée en 2020 à 120 % du PIB national, c’est à dire au taux qui était le sien ... en 2009, quand tout ce jeu de massacre a commencé ! En somme, ce que les responsables disent maintenant cyniquement, c’est qu’ils ont détruit toute une société... absolument pour rien !

Mais comme si tout cela ne suffisait pas, ils persistent à imposer aux Grecs ces mêmes politiques qui ont échoué. C’est ainsi qu’on en est désormais en Grèce au septième plan d’austérité et de destruction des services publics, après que les six premiers eurent fait preuve d’une totale inefficacité ! On assiste au Portugal, en Irlande, en Italie, en Espagne et un peu partout en Europe, à l’application de ces mêmes plans d’austérité qui aboutissent partout au même résultat, c’est à dire enfoncer les économies et les populations dans une récession et un marasme toujours plus profonds.

En réalité, des expressions telles que "austérité draconienne" sont insuffisantes pour décrire ce qui est en train de se passer en Grèce. Le chômage atteint désormais 20 % de la population et 45 % des jeunes. Les salaires publics et les retraites ont été amputés de 20 % en l’espace d’un an. Le salaire minimum a été diminué de 22 % (il est tombé à 580 €). Le prix du fioul a augmenté de 100 % (à cause des taxes) et se chauffer devient problématique. La malnutrition fait des ravages parmi les enfants, la faim fait son apparition, surtout dans les grandes villes du pays dont le centre est désormais occupé par des dizaines de milliers de SDF (25 000 à Athènes). Les services publics sont liquidés ou privatisés avec comme conséquence que les lits d’hôpitaux sont réduits par décision gouvernementale de 40 %, qu’il faut payer très cher même pour accoucher (2), qu’il y a un manque de pansements et de médicaments de base dans les hôpitaux publics. L’État grec n’est toujours pas capable, en janvier 2012, de fournir aux élèves des écoles les livres de l’année scolaire commencée en septembre passé. Des dizaines de milliers de citoyens grecs handicapés, infirmes ou souffrant de maladies rares, se voient condamnés à une mort certaine et à brève échéance après que l’État grec leur eut coupé les subsides et les médicaments. Le nombre de tentatives de suicide s’accroît à une vitesse hallucinante, comme d’ailleurs celui des séropositifs et des toxicomanes abandonnés désormais à leur sort par les autorités. La solidarité familiale, l’un des piliers de la société grecque, tente de colmater les brèches béantes laissées par le désengagement de l’État de ses responsabilités, mais est mise à rude épreuve.

On pourrait continuer presque à l’infini cette description de la déchéance de la population grecque. Mais, même en se limitant à ce que l’on vient de dire, on constate qu’on se trouve devant une situation sociale qui correspond parfaitement à la définition de l’état de nécessité ou de danger reconnu par le droit international. Tout un peuple européen est aujourd’hui menacé par une catastrophe humanitaire sans précédent en temps de paix.

Et pourtant, ce même droit international oblige expressément les Etats à donner la priorité à la satisfaction des besoins élémentaires de ses citoyens et non pas au remboursement de ses dettes. Comme le souligne la Commission du droit international de l’ONU à propos de l’état de nécessité : « On ne peut attendre d’un État qu’il ferme ses écoles, ses universités et ses tribunaux, qu’il abandonne les services publics de telle sorte qu’il livre sa communauté au chaos et à l’anarchie simplement pour ainsi disposer de l’argent pour rembourser ses créanciers étrangers ou nationaux. Il y a des limites à ce qu’on peut raisonnablement attendre d’un État, de la même façon que pour un individu. »

Les Grecs ne doivent pas payer une dette qui n’est pas la leur pour plusieurs raisons. D’abord, comme il vient d’être dit, parce que l’ONU et les conventions internationales, signées par leur pays mais aussi par les pays de leurs créanciers, intiment à l’État grec de satisfaire en toute priorité non pas ses créanciers, mais plutôt ses obligations envers ses nationaux et les étrangers qui se trouvent sous sa juridiction. Ensuite, et en restant dans le domaine non pas de l’idéologie mais dans celui du droit, parce que cette dette publique grecque, ou au moins une part très importante, semble réunir tous les attributs d’une "dette odieuse" et en tout cas illégitime, ce que le droit international permet de ne pas rembourser (3).

C’est la raison pour laquelle il faudrait tout faire non pas pour empêcher, comme l’État grec le fait maintenant, mais plutôt pour faciliter la tâche de la "Campagne grecque pour l’audit citoyen" de cette dette afin d’identifier sa part illégitime. Mais soyons lucide. Pourquoi voudriez-vous qu’un gouvernement dirigé par un banquier (le premier ministre Papademos) invoque une jurisprudence qui ferait perdre de l’argent à ses amis créanciers ? Ils l’ont mis à cette place justement pour éviter ça ! De la même manière, personne parmi les "responsables" ne souhaite résoudre cette crise, car elle leur rapporte trop : les créanciers par l’encaissement des intérêts de la dette (4), le patronat par l’abaissement du coût du travail (5) et les firmes par l’accaparement des services publics (6). Pour eux, tout est pour le mieux. Et nos dirigeants politiques européens dans tout cela ? Mais ils font ce qui est désormais leur travail : ils portent les valises, soit de la main droite, soit de la main gauche.

Gilles GESSON (et Sonia MITRALIA, membre du Comité grec contre la dette)

(1) Dracon fut un législateur athénien du VIIe siècle av. J.-C., qui rédigea les premières lois écrites de la cité. Elles se distinguaient par leur sévérité, qui donna naissance à l’adjectif "draconien".

(2) Plusieurs hôpitaux publics grecs ont refusé de prendre en charge des femmes sur le point d’accoucher car elles ne pouvaient pas avancer les 950 euros nécessaires.

(3) La « dette odieuse » est une jurisprudence de droit international relative à une dette contractée par un gouvernement, qui sert à financer des actions contre l’intérêt des citoyens de l’État et dont les créanciers avaient connaissance.

(4) Les créanciers prélèvent des taux d’intérêts prohibitifs : l’Allemagne et la France (détenteurs à elles deux de 25 % de la dette grecque) empruntent à 2 % sur les marchés financiers et prêtent à plus de 5 % à la Grèce et à l’Irlande ; les banques privées empruntent à 1,25 % auprès de la BCE et prêtent à la Grèce, à l’Irlande et au Portugal à plus de 4 % à trois mois et entre 14 et 17 % sur le long terme.

(5) Quelqu’un peut-il m’expliquer en quoi abaisser les salaires du privé permettra-t-il de résorber la dette de l’État ?

(6) Elles mettent enfin la main sur ce qui leur échappait jusque là : santé, éducation, énergie, transport, etc.


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