Contrainte Carbonne de l'Aviation

Des eurodéputés appellent l’UE à maintenir la contrainte carbone de l’aviation

Des eurodéputés demandent à la Commission et le Conseil européen de ne pas changer le système mondial de l’aviation des Nations unies, qui vise à rendre l’industrie neutre en carbone.

En vertu du régime CORSIA, dans les années à venir, toute hausse des émissions de CO2 de l’aviation internationale par rapport aux niveaux actuels devra être compensée par des investissements dans des projets écologiques, comme l’énergie renouvelable ou la reforestation.

Les règles du mécanisme définissent l’année 2019-2020 comme point de référence pour les compensations. D’après les compagnies aériennes, l’annulation des vols et la diminution des émissions en raison du coronavirus vont rabaisser ce seuil de référence, ce qui, à son tour, risque d’augmenter potentiellement les coûts futurs de neutralisation des niveaux de pollution.

La Commission donne raison aux transporteurs, et propose donc d’ajuster la législation pour que seule l’année 2019 serve de point de comparaison. Le Conseil européen, qui devait normalement se prononcer cette semaine, décidera le 3 juin d’adopter ou non cette position.

Des eurodéputés de tout le paysage politique du Parlement européen ont écrit à la Commission et au Conseil pour les inviter à attendre la révision du CORSIA en 2022 avant d’effectuer tout changement législatif.

Le président de la Commission de l’environnement, Pascal Canfin (Renew Europe), ainsi que Nils Torvalds (Renew Europe), Peter Liese (PPE), Bas Eickhout (Les Verts) et Jytte Guteland (S&D), se disent « vivement préoccupés » dans leur lettre par les conséquences potentielles d’une modification du mécanisme.

Les eurodéputés préviennent que « le CORSIA est déjà loin d’être conforme à l’accord de Paris et aux objectifs de neutralité climatique ». Ils ajoutent que selon des recherches récentes, opérer le moindre changement aujourd’hui « minerait sérieusement l’intégrité environnementale du régime ».

La Commission estime que l’évaluation de 2022 pourrait être l’occasion de rabaisser le plafond des émissions — mais les signataires de la lettre qualifient cette proposition de « stratégie naïve ». D’après les eurodéputés, attendre plus longtemps permettrait de mieux cerner l’impact économique du virus.

L’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), une institution des Nations unies, doit tenir son assemblée générale annuelle le 8 juin à Montréal ; l’UE devra dont se mettre d’accord la semaine prochaine.

Les eurodéputés ne sont pas les seuls à faire part de leurs craintes. Les groupes environnementaux — dont le Fonds pour la défense de l’environnement et l’association Carbon Market Watch — assurent à l’OACI que « changer les règles et, par conséquent, éliminer trois à cinq ans d’obligations de compensations, porterait atteinte à la crédibilité et à la stabilité à long terme du CORSIA ».

Les compagnies aériennes s’opposent aux mesures de distanciation sociale

Les mesures de distanciation sociale ne fonctionneront pas à bord des avions, affirment les compagnies aériennes d’Europe, alors que l’industrie aéronautique et les gouvernements envisagent la reprise des vols. Mais dans d’autres pays, les transporteurs sont ouverts aux nouvelles dispositions.

Ressources propres

L’aviation est censée aider l’UE à régler les 750 milliards d’euros que la Commission souhaite emprunter sur les marchés européens pour financer la relance de l’après-pandémie.

D’après une proposition publiée par l’exécutif européen mercredi, le marché du carbone de l’UE pourrait être étendu aux secteurs maritime et aéronautique, et la vente de quotas de pollution pourrait aider à financer la reprise.

La proposition envisage aussi un mécanisme d’ajustement de la taxe carbone aux frontières, une taxe numérique et un impôt sur le plastique pour lever davantage de fonds.

Euractiv a demandé au vice-président de la Commission, Frans Timmermans, si le kérosène — qui bénéficie actuellement d’une dérogation fiscale en vertu d’un accord international conclu il y a des dizaines d’années — faisait aussi partie de ces « ressources propres ».

Selon les chiffres de l’exécutif européen, l’extension du système d’échange de quotas d’émission (SEQE) de l’UE pourrait rapporter 10 milliards d’euros supplémentaires aux caisses de l’UE, tandis que la taxe carbone aux frontières pourrait rapporter jusqu’à 14 milliards d’euros. Une étude récente suggère qu’une taxe sur le kérosène pourrait lever 27 milliards d’euros.

Le chef du « Green Deal » européen assure que la possibilité de taxer le kérosène figure bien au programme de l’UE. « J’en parle depuis des années, et cela défie l’entendement de voir que tous les autres types de carburant sont taxés, mais pas le kérosène », soutient Frans Timmermans.

« Plusieurs difficultés se posent, [notamment] la situation mondiale et la position de l’Association internationale du transport aérien (IATA). Ce n’est donc pas une mince affaire, mais je pense que nous devons continuer à étudier [la question] », ajoute-t-il.

Et « ce qu’il adviendrait du produit d’une telle taxe, c’est une autre question […] ouverte. Nous n’avons de toute façon pris encore aucune décision, mais il faudra aussi examiner cela ultérieurement », conclut le Néerlandais.

Plusieurs obstacles se dressent face à l’imposition d’une taxe sur le kérosène, étant donné que toute instauration de règles ou modification des lois existantes sur les impôts harmonisés de l’UE doit recueillir l’unanimité des voix.

Récemment, l’exécutif a suggéré au Conseil européen de passer au vote à la majorité qualifiée dans certains domaines, notamment la légalisation environnementale, tandis que les groupes de pression ont appelé les États membres volontaires à conclure des pactes fiscaux bilatéraux.

Paolo Gentiloni, le commissaire européen à l’Économie, a réitéré ces demandes, et a signalé aux journalistes que « si le fonds de relance [était] si important pour la politique communautaire, alors il devrait servir de sonnette d’alarme sur la question des ressources propres et de la taxation ».

Le moment est venu

Bâtir une économie plus compétitive, résiliente, inclusive et verte, un devoir historique pour l’Europe


Eviter de sortir du confinement en pilotage automatique : c’est le projet de Frans Timmermans et Fatih Birol. Puisque des milliards d’euros seront consacrés à la relance, autant investir dans une économie propre, compétitive et adaptée au XXIe siècle, plaident-ils.

Frans Timmermans est le vice-président exécutif de la Commission Européenne et Fatih Birol est le directeur exécutif de l’Agence Internationale de l’Energie.

La pandémie du COVID-19 a provoqué un séisme économique et social sans précédent. Alors que nous commençons à maîtriser un peu mieux la situation d’urgence sanitaire, il s’agit maintenant de relever le formidable défi de la reconstruction de nos économies et la réparation des dommages considérables causés aux collectivités, aux travailleurs et aux entreprises.

La crise a pris beaucoup de gens au dépourvu. Mais les défis majeurs tels que le changement climatique et la protection de la biodiversité sont bien documentés par les scientifiques. Le message est clair, et cela depuis longtemps : il faut agir plus vite. Au moment où les pays Européens et les autres continents tentent de se relever de la crise actuelle, il est nécessaire aussi de redresser nos économies et notre planète. Notre santé et de notre bien-être sont en jeu.

Nous devons veiller à ne pas sortir du confinement en pilotage automatique, afin d’éviter une pérennisation néfaste de technologies obsolètes et polluantes, de modèles économiques dépassés du siècle dernier. Puisque nous allons consacrer des milliards d’euros à la relance, autant les dépenser judicieusement et investir dans une économie propre, compétitive, résiliente et inclusive : adaptée au XXIe siècle.

L’élan des investissements verts est bien présent. Avant la crise, les investissements durables était déjà au cœur des projets de nombreuses villes et de beaucoup d’entreprises. Les investissements responsables étaient aussi cruciaux pour les citoyens, prêts à descendre dans la rue pour réclamer une planète plus propre et un mode de vie durable. Il y a quelques mois seulement, l’Europe a fait du Green deal sa principale priorité politique.

Le Green Deal, marque de fabrique de la nouvelle Commission européenne 

« Je veux que le Green Deal européen devienne la marque de fabrique de l’Europe », a déclaré Ursula von der Leyen, qui a chargé son second de superviser l’objectif de neutralité climatique de l’Europe d’ici 2050.

Elle promet à présent une relance verte. Le Green deal n’est pas un luxe : c’est un pilier essentiel de la réponse de l’Europe à la crise actuelle. Mais pourquoi, et comment faire ?

La relance économique fondée sur les principes du Green deal est tout simplement une démarche qui a un sens économique et environnemental. En Europe, comme dans beaucoup de régions du monde, c’est en investissant dans les nouvelles énergies, les transports et les industries propres que l’on peut créer des emplois correctement rémunérés localement, et qui stimulent l’activité économique. Ces investissements nous aideront en outre à atteindre nos objectifs internationaux en matière de climat et d’environnement, et à rendre nos économies plus résilientes face aux chocs futurs.

Dans la mémoire collective de nombreux Européens, le bilan de la sortie de crise économique de 2008 et 2009 se résume au sauvetage des banques, et à très peu de bénéfices pour les citoyens. Cette fois-ci, nous avons le devoir de construire un nouvel écosystème qui profite directement aux citoyens, maintenant et dans le futur. Nous devons consacrer nos ressources à des projets viables et porteurs de bénéfices immédiats et à long terme : rénovation des logements, infrastructures énergétiques propres, transports bas carbone…

Aujourd’hui, les bâtiments sont responsables de plus d’un tiers des émissions de gaz à effet de serre en Europe, et de trop nombreux Européens peinent à régler leur facture énergétique parce qu’ils vivent dans des logements mal isolés, avec des systèmes de chauffage désuets. Une campagne de rénovations destinée à rendre les logements et bâtiments publics plus propres et plus verts est un des moyens d’aider le secteur de la construction – et les 15 millions de salariés qui y travaillent directement et indirectement – à repartir du bon pied. Les projets de rénovation peuvent être lancés rapidement, et selon une analyse de l’Agence internationale de l’énergie, quelque 60% des dépenses consacrées à la rénovation énergétique des logements profiteraient directement aux travailleurs du bâtiment au niveau local. En accordant la priorité aux logements sociaux, aux écoles et aux hôpitaux, on pourrait donner une impulsion majeure aux collectivités les plus durement touchées et contribuer grandement à la reprise économique.

ce que contient le plan de « relance verte » européen

Le plan de relance écologique de l’UE prévoit de faire pleuvoir des milliards sur la rénovation des bâtiments, les énergies renouvelables et l’hydrogène, ainsi que sur le ferroviaire et l’économie circulaire, selon un document de travail.

Un autre exemple se trouve dans le secteur des transports. Les primes à la casse pour favoriser les achats de véhicules propres, et l’investissement dans un réseau européen de points de recharge électrique donneraient une importante impulsion au secteur automobile durement touché par la crise, de même qu’à la transition vers des véhicules moins polluants.

Avec des investissements dans des systèmes de transports urbains sûrs et propres, notamment des bus et des tramways fonctionnant à l’hydrogène, et la renaissance des déplacements en train, on aiderait ceux qui se déplacent en transport public.

Pendant cette sortie de crise, nous devons redoubler d’efforts pour aider les régions productrices de charbon et très émettrices de carbone à préparer leur avenir dans le cadre d’un système énergétique de plus en plus propre et décarboné. Personne ne devra être laissé pour compte dans le cadre de la reprise verte en Europe. Les investissements dans les énergies propres doivent y occuper une place centrale afin de maintenir une dynamique en faveur du climat et de soutenir l’industrie européenne.

L’UE devrait ainsi apporter un soutien appuyé à l’énergie éolienne et solaire. Par ailleurs, la production d’hydrogène par électrolyse et les batteries lithium-ion sont sur le point de révolutionner le secteur de l’énergie. Ces technologies peuvent être déterminantes pour dynamiser les secteurs du transport et de l’industrie en Europe au moment où le continent sort de la crise et cherche à développer de nouvelles activités de fabrication de pointe pour alimenter ses exportations. En profitant de cette opportunité, l’UE se donnera les moyens d’être un fer de lance sur les marchés mondiaux.

Pour réussir, les dirigeants, les entreprises et les citoyens européens doivent être ambitieux et courageux. Durant la crise du COVID-19, nous avons démontré notre capacité à nous adapter à de nouvelles réalités. L’heure est venue de montrer que nous pouvons aussi bâtir une réalité nouvelle. Regardons au-delà du monde que nous avons connu, et engageons-nous en faveur du monde que nous voulons. Le moment est venu.

Discussion avec la convention citoyenne pour le climat

 Aurélien Barrau Enseignant-chercheur

Auteur de "Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité", l'astrophysicien Aurélien Barrau appelle à une véritable révolution

 

Valérie Masson-Delmotte, climatologue, dessine l'après-coronavirus

Entretien avec Valérie Masson-Delmotte,climatologue coprésidente du groupe No 1 du GIEC.

France-Info

Une victoire historique pour la justice climatique

Cour Suprême des Pays-Bas

procesclimat

L’Etat a le devoir de protéger son peuple. Les changements climatiques font peser une grave menace sur la population. L’Etat doit donc agir contre la crise climatique, en réduisant drastiquement ses émissions de gaz à effet de serre.

C’est en substance ce qu’a affirmé ce vendredi 20 décembre la Cour Suprême des Pays-Bas, dans l’affaire Urgenda. Soutenue par près de 900 citoyennes et citoyens, cette fondation néerlandaise avait attaqué l’Etat en 2013, pour faire reconnaître les obligations du gouvernement en matière de lutte climatique.

 En 2015, puis en 2018, les tribunaux de première instance et d’appel avaient condamné l’Etat à réduire de 25% ses émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2020 par rapport à 1990. La Cour Suprême vient de confirmer ce verdict.

C’est une décision historique qui fait désormais partie de la jurisprudence mondiale en matière de justice climatique.

Ce verdict peut et doit inspirer les tribunaux français !

Les Pays-bas viennent de démontrer que la justice a un rôle essentiel à jouer face à la crise climatique. En France aussi, nous irons jusqu’au bout et obtiendrons de l’Etat qu’il agisse pour protéger nos droits fondamentaux.

 

DANS L’URGENCE CLIMATIQUE, LE NUCLÉAIRE N’EST PAS UNE SOLUTION EFFICACE

m schneider

Il est stupéfiant de parler de nouveaux réacteurs en France et en Slovaquie, alors que les chantiers existants ne sont même pas terminés, déplore Mycle Schneider, auteur du Rapport sur l’État des Lieux de l’Industrie Nucléaire.

Mycle Schneider est consultant indépendant de l’énergie et du nucléaire basé à Paris. Avec son équipe, il publie tous les ans le Rapport sur l’État des Lieux de l’Industrie Nucléaire. L’édition de 2019 a été présentée fin septembre à la Central European University à Budapest.

Selon le Rapport sur l’État des Lieux de l’Industrie Nucléaire de 2019 que vous venez de publier, le nucléaire n’est pas une bonne solution pour une réduction rapide des émissions de gaz à effet de serre. Pourquoi insistez-vous autant sur la notion de temps ?

La perception du changement climatique a été beaucoup modifiée par la notion d’urgence. Le terme « urgence climatique » est très récent. Depuis un an et demi, il y a tout un mouvement des unités administratives – villes, régions, États – qui ont déclaré un état d’urgence climatique. La notion de temps est capitale et le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) y insiste grandement. Le GIEC a aussi clarifié que l’urgence augmente : on réduit toujours le temps qui nous reste. C’est d’autant plus qu’il faudra faire en moins de temps. Si aujourd’hui on veut faire une politique climatique responsable, il faut la combinaison de l’efficacité économique et du temps qui est essentielle pour le choix politique de stratégie de protection du climat.

Le problème des émissions croissantes ne se retrouve pas en Europe, mais en Chine, peut-être aux États-Unis, sûrement en Inde et la Russie. En plus, dans les pays comme l’Inde il y a toujours beaucoup de gens sans électricité. Pour électrifier le pays, il faut des grandes capacités de production. Est-ce que le nucléaire n’est pas la bonne solution dans ces pays où il faut commencer de zéro et ou les renouvelables comme le solaire et l’éolien ne peuvent pas livrer autant d’énergie ?

La Chine et l’Inde en sont le contre-exemple. Ils produisent déjà plus d’électricité avec des éoliennes toutes seules qu’avec le nucléaire. Le fait qu’il faut beaucoup de capacités dans ces pays-là ne veut pas dire que ces capacités doivent être centralisées. L’Inde a une très faible production nucléaire, mais les deux dernières années elle a vécu une explosion de l’industrie solaire centralisée et décentralisée. Le nucléaire y a presque été rattrapé par le solaire qui a un délai de réalisation très court. L’Inde a beaucoup de problèmes à aboutir avec son programme nucléaire. Quand les sept réacteurs en construction vont-ils commencer à produire ? Entre temps, on a fait du solaire qui produit déjà. On voit aussi un phénomène absolument fascinant du point de vue économique. Le nouveau solaire en Inde est compétitif avec le charbon existant.

Vous avez constaté que la durée moyenne de construction d’un réacteur s’élève à dix ans. En même temps, 29 des 46 réacteurs en construction sont en retard. Est-ce que vous avez comparé de manière complexe la durée chez le nucléaire d’un côté et l’éolien et le solaire de l’autre côté ?

Nous ne l’avons pas fait pour une raison très simple : pour le nucléaire il s’agit de 46 unités, pour le solaire et l’éolien il s’agit de milliers d’unités. Or, on peut dire qu’un site important d’éolien ou de solaire – des centaines des mégawatts installés – compte une durée de construction d’un à deux ans. La comparaison serait complexe, mais les ordres de grandeur sont clairs.

Même si un nouveau réacteur dispose d’une capacité d’au moins mille mégawatts ?

In fine, ce n’est pas la capacité, mais la production qui compte. On peut dire – à juste titre – que par mégawatt installé le nucléaire va produire plus d’électricité qu’un mégawatt éolien ou solaire. Même si on tient compte de ce facteur-là, on voit la vitesse folle avec laquelle la production solaire et l’éolienne augmente en Inde et Chine, nettement plus vite que le nucléaire.

« Il n’y a aucune possibilité d’investir de l’argent privé dans le nucléaire ».

L’industrie nucléaire dit que même si le nucléaire est, certes, cher, beaucoup de renouvelables impliquent beaucoup d’investissements dans le réseau. Est-ce que vous en tenez compte ?

Beaucoup d’arguments de cette nature sont avancés. Mais quand on regarde de plus près, on peut faire l’argumentation exactement inverse : les grandes centrales nucléaires, ou celles alimentées par le gaz ou charbon demandent une complexité de réseau qui n’est pas nécessaire pour les renouvelables décentralisées. Je produis de l’électricité solaire depuis plus de 30 ans au Canada, au fin fond de la forêt, hors réseau. Évidemment, au début ça valait déjà le coup parce que construire une ligne électrique sur cinq kilomètres était plus cher que de mettre des panneaux solaires sur le toit. On a calculé la rentabilité du solaire par rapport à la distance au réseau. Aujourd’hui, ça se calcule en centimètres plutôt qu’en mètres. Il est plus cher d’ouvrir le béton sur le trottoir que de mettre un panneau solaire sur un parcmètre.

J’utilise la logique économique de « bottom-up ». La première chose à faire est d’optimiser la mise à disposition de services énergétiques au niveau local par des moyens passifs – améliorer l’isolation pour chauffer les gens ou la lumière naturelle pour l’éclairage d’usines, d’écoles et des résidences. Puis, on met les panneaux solaires sur le toit. Les nouveaux bâtiments peuvent et devraient avoir un bilan énergétique positif. Le problème, ce sont les bâtiments existants et les infrastructures d’industrie et de transport existantes. Si on ne s’attaque pas à l’existant, on ne réglera pas le problème climatique.

Par le passé, on a construit quelques grandes centrales, puis on a créé le réseau et on a arrosé le consommateur. Mais on n’est plus dans ce schéma-là. Il faut changer de mentalité. Aujourd’hui on est dans le monde des « prosumers ».

… des gens qui veulent produire eux-mêmes de l’électricité…

…qu’ils consomment ensuite. Des papetiers en Scandinavie qui sont des grands consommateurs d’électricité font leurs propres centrales offshore ou semi-offshore, où ils produisent massivement pour leur propre consommation. Ils injectent le reste au réseau. Les solutions hybrides sont particulièrement prometteuses. En France, un data center, Qarnot Computing, installe ses processeurs gratuitement dans des habitations comme chauffage. Le « radiateur intelligent » permet aussi le wifi, le chargement sans fil de portable, la supervision de chaleur et d’humidité, ainsi que de la sécurité. Le tout gratuit. Ça vaut le coup pour l’entreprise, car elle baisse le coût du refroidissement des processeurs qui représente souvent 70 % des frais d’un data center.

À l’échelle mondiale, c’est la Chine qui construit le plus de nouveaux réacteurs. En Europe, il y a des chantiers en France et Finlande, mais les nouveaux projets apparaissent surtout à l’Est : en Slovaquie, en République tchèque, en Hongrie, en Pologne. Est-ce qu’il est là, l’avenir du nucléaire ?

La réalité est que 95 % de la capacité connectée au réseau dans l’UE en 2018 étaient des renouvelables. Il n’y avait pas de nucléaire. En Europe centrale, il y deux réacteurs en construction depuis quelques années – pour ne pas dire depuis 1985.

Vous parlez de la Slovaquie.

Oui, des Mochovce 3 et 4. Il est tout à fait stupéfiant qu’on puisse parler de nouveaux réacteurs alors qu’on n’a pas terminé les chantiers existants. En France aussi, on n’arrive pas à terminer Flamanville 3 et aujourd’hui-même (le 25 septembre 2019) l’EDF lance un appel d’offres pour un second EPR.

Il n’y a aucune possibilité d’investir de l’argent privé dans le nucléaire. Point.

Ce n’est pas mon opinion, c’est comme ça. Ce sont les banques et l’industrie nucléaire elle-même qui le pensent. Pour la centrale construite en Angleterre, l’industrie française a demandé un tarif de rachat de l’électricité garanti de 92,5 livres par mégawattheure. À l’époque c’était deux fois plus que le prix de l’électricité sur le marché du gros. Étant donné l’indexation du tarif, ça sera sans doute trois fois plus que le prix de marché – s’il devait jamais produire du courant. S’il existe une façon de réduire les émissions qui représente favorablement la combinaison des facteurs du temps et du coût, ce n’est certainement pas le nucléaire. Un État peut dire qu’il s’en moque et qu’il voudrait quand même dépenser de l’argent dans le nucléaire. Mais dans ce cas-là, la motivation est très différente de la recherche d’une option efficace pour réduire les émissions à court terme. Et je trouve capitale qu’on discute alors de l’autre motivation.

Quelle est l’autre motivation ?

Elle peut être d’ordre géopolitique, militaire, ou une combinaison des deux. Elle peut être une question d’image, de fierté. Un projet nucléaire peut aussi faire l’objet d’un « package deal » entre deux gouvernements.

Les Allemands sont en train d’arrêter leurs centrales nucléaires dont une partie est remplacée par le charbon. On voit apparaître aussi des projets de gaz comme le nouveau gazoduc Nord Stream 2. Les émissions allemandes ne décroissent pas. Est-ce que l’Allemagne est le bon élève ?

Non, il n’y a pas de substitution par le charbon. L’Allemagne n’est pas un modèle. Mais les chiffres disent que l’Allemagne réduit les émissions de CO2 et, logiquement, l’utilisation des énergies fossiles non seulement dans la production de l’électricité, mais aussi dans la production de chaleur. La substitution du nucléaire se fait non par le charbon, mais par les renouvelables. Depuis 2010, la production nucléaire a baissé de 64,5 TWh, alors que les renouvelables ont produit 121 TWh de plus. En plus, la consommation a baissé et les exportations nettes ont augmenté.

Pourquoi donc l’Allemagne n’est pas un bon élève ? Un, les avancées sur l’efficacité énergétique sont très largement insuffisantes. Deux, la politique du gouvernement actuel sur les renouvelables est catastrophique. Mais pendant un certain nombre d’années, le bilan était extrêmement positif et le monde entier en a profité. C’est l’Allemagne qui l’a payé.

Et l’Allemagne ne va pas atteindre ses propres objectifs en termes d’émissions.

Exactement. Dans le secteur électrique le problème est essentiellement le lignite – le charbon particulièrement sale.

Et la sortie n’est programmée que pour les années 2030.

Exactement. En plus, la taxe carbone, fixée par le gouvernement il y a quelques jours à 10 euros par tonne, est sans doute une gifle à toute politique climatique. En Suède, le prix est dix fois plus élevé.

À terme, le prix allemand devrait atteindre 35 euros.

Ce n’est pas suffisant. Le point de départ et le point d’arrivée sont insuffisants. Une politique qui ne peut pas atteindre ses propres objectifs n’est pas une politique modèle. Les émissions baissent beaucoup trop lentement. Et l’Allemagne a les moyens d’adresser ces problématiques-là de façon totalement différente et autrement plus efficace.

Publié le 8 octobre 2019 par Pavol Szalai

(Journaliste, Pavol Szalai est journaliste spécialisé dans l’énergie, l’environnement et la politique française chez EURACTIV Slovaquie. Il a obtenu un Master Affaires européennes à Sciences Po en 2012 et dispose de plusieurs années d’expériences dans le journalisme, le secteur de l’énergie et l’administration slovaque.)

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