Le gouvernement n’épargne pas les Français

Alternatives économiques, 16 janvier 2020

Bruno Le Maire a dévoilé son intention d’abaisser le taux du livret A à 0,5 %. Le gouvernement tente une fois de plus d’encourager les épargnants à diversifier leurs placements et à prendre plus de risques.

Les épargnants vont continuer à faire grise mine. Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, « recommande [au gouvernement] de fixer le taux du livret A à 0,5 % », au lieu de 0,75 % actuellement », a annoncé l’institution mercredi soir dans un communiqué. Une recommandation qui, à en croire l’interview donné par le ministre de l’Economie Bruno le Maire à nos confrères du Parisien, sera suivie par Bercy et annoncée officiellement dans les prochains jours pour une entrée en application au 1er février. Cette décision passe mal, alors que la mobilisation demeure importante contre une réforme des retraites qui promet un virage vers davantage de capitalisation, s’appuyant sur la loi Pacte dont l’une des innovations est d’avoir créé un nouveau plan d’épargne retraite (PER).

 

Avec 55 millions de souscripteurs, soit un taux de détention de plus de 80 %, enfants et bébés compris, le livret A est éminemment un placement très populaire. Les sommes accumulées sur ce produit d’épargne réglementée (dont le fonctionnement est régi par l’Etat, donc identique d’une banque à l’autre) ont encore progressé en 2019, dépassant les 298 milliards d’euros d’encours. Malgré sa faible rémunération – le taux du livret A fixé depuis le 1er août 2015 à 0,75 % est inférieur à l’inflation, qui était de 1,1 % en 2019 – « le livret A reste attractif du fait de ses avantages en matière de liquidité, de garantie des dépôts et de fiscalité », note l’observatoire de l’épargne réglementée dans son dernier rapport annuel. Si 80 % des sommes placées sur les livrets A dans l’Hexagone sont concentrées sur les 20 % de comptes les plus remplis, plus de la moitié des livrets ouverts ont un encours inférieur à 1 500 euros. Preuve que ce produit est surtout privilégié par les épargnants modestes.

Normalement révisé deux fois par an, le taux de rémunération du livret A était gelé par arrêté gouvernemental depuis novembre 2017. « Le temps de réfléchir à une nouvelle formule de calcul, plus adaptée aux conditions économiques post-crise financière », explique Olivier Mareuse, directeur des fonds d’épargne de la Caisse des dépôts (CDC), auquel les banques reversent une partie des sommes qu’elles collectent par l’intermédiaire des livrets A. « Le taux plancher du livret A, qui ne pouvait auparavant descendre sous le niveau de l’inflation, est désormais fixé à 0,5 % et les variations de son taux de rémunération pourront désormais se faire par intervalle de 0,1 %, et non plus 0,25 %, pour pouvoir s’adapter plus rapidement à la conjoncture », détaille-t-il.

 

Financement du logement social

Officiellement, cette révision permet de « trouver un compromis entre la recherche d’une rémunération acceptable pour les épargnants et la minoration du coût de la ressource pour les emprunteurs bailleurs sociaux et collectivités publiques », a justifié récemment la CDC. Sur 10 euros placés sur un livret A, 6 euros sont centralisés par l’organisme public via son « fonds d’épargne » et utilisés pour financer des programmes d’intérêt général définis par l’Etat. Il s’agit essentiellement du logement social, qui représente à lui seul plus de 80 % (soit 150 milliards d’euros d’encours) des prêts accordés grâce à ces fonds du livret A (et dans une moindre mesure du Livret développement durable, qui fonctionne selon le même mécanisme), et le financement du secteur public local (30 milliards d’euros) grâce à des enveloppes dédiées à la transition énergétique, la rénovation des écoles ou encore la mobilité durable.

Si 20 % des détenteurs concentrent 80 % de l’encours total du livret A, plus de la moitié de ces placements sont inférieurs à 1 500 euros. Preuve que ce produit est surtout privilégié par les épargnants modestes

« Pour le grand public, le livret A est bien sûr un produit d’épargne, mais il ne faut pas oublier que c’est également un instrument puissant de financement à long terme du logement social », souligne Sébastien Raspiller, chef du service dédié au financement de l’économie à la Direction générale du Trésor. Conséquence : « La diminution du taux réduirait les charges financières des organismes du logement social, aujourd’hui endettés à hauteur de 130 milliards d’euros à un taux indexé sur la rémunération du livret A, auquel s’ajoute un pourcentage de marge ou au contraire une décote dans le cadre du logement très social », complète Olivier Mareuse. Ainsi, « la mesure proposée permettra la construction de 17 000 logements de plus ou la rénovation de 52 000 autres », indique la Banque de France.

Le cœur de métier de la Caisse des dépôts étant l’accord de prêts à long terme (35 ans en moyenne), elle est a priori peu en concurrence avec le secteur bancaire, plus réticent à prêter sur de tels horizons. Le dernier rapport annuel de son fonds d’épargne relève néanmoins une chute du nombre de signatures de prêts avec le secteur public local, « dans un contexte d’offre abondante de financements privés [bancaires notamment, NDLR] et de taux d’intérêt bas ». Pour la CDC, la baisse de la rémunération du livret A pourrait ainsi être un levier pour regagner en attractivité.

Le mythe de l’aversion au risque

Présentée par l’exécutif comme une bonne nouvelle pour les bailleurs sociaux – par ailleurs largement fragilisés par la loi Elan votée en 2018 –, la décision de diminuer le taux de rémunération du livret A illustre surtout sa volonté de rediriger les ménages français, supposés peureux, vers des produits d’épargne plus risqués. A en croire la vision répandue au sein des milieux financiers, l’aversion au risque des épargnants français laissant dormir des sommes astronomiques sur leurs comptes en banque (576 milliards d’euros), livrets réglementés (1 014 milliards) ou contrats d’assurance-vie (1 621 milliards), serait responsable d’une mauvaise allocation de l’épargne au sein de l’économie tricolore.

Tous produits confondus, l’épargne financière des ménages ne représente que 40 % de leur patrimoine, le reste étant investi dans l’immobilier. S’agissant de leurs placements financiers, il est vrai que les Français sont peu friands de produits dits « de fonds propres », c’est-à-dire investis dans le capital des entreprises, qui représentent seulement un tiers de leur portefeuille. Ils seraient donc trop « fourmi » ? « Si l’on compare aux Etats-Unis où la retraite est constituée via des fonds de pension et non par un premier pilier public important, on peut dire que oui. Mais si l’on compare à ses voisins européens, la situation française n’a rien de très différente », nuance Sébastien Raspiller. Dans la dernière édition de son enquête sur les comportements d’épargne des Européens, la Banque centrale européenne (BCE) révèle même que c’est en France que la part des dépôts dans l’ensemble de l’épargne financière est la plus faible (36,4 % contre 44,2 % en moyenne en zone euro). « S’il fallait trouver une spécificité française, elle tient davantage à la prédominance de l’assurance-vie », complète-t-il. « Etre prudent n’est pas une tare. En 2008, cela nous a même permis de mieux résister à la crise », ajoute François Carlier, délégué général de l’association nationale de défense des consommateurs et usagers (CLCV).

Les Français trop prudents avec leur épargne ? « Si l’on compare aux Etats-Unis on peut dire que oui. Mais par rapport à ses voisins européens, la situation française n’a rien de très différente », selon Sébastien Raspiller

Qu’à cela ne tienne, le gouvernement a réitéré son souhait de vouloir renforcer l’éducation financière des Français et d’organiser la tenue de « rendez-vous de l’épargne » dans tous les départements à partir de début 2020. « Les Français ont besoin de diversifier leur épargne, cela fait partie des enjeux majeurs de cette majorité », a déclaré Bruno Le Maire à la sortie du comité stratégique d’éducation financière (Educfi). Sachant que 60 % des livrets A ont un encours inférieur à 1 500 euros, les perspectives de diversification sont en réalité très faibles pour la majorité des épargnants.

Mauvaise éducation financière

Dans l’ensemble, les Français n’auraient a priori pas besoin qu’on leur apprenne où placer leur argent, mais plutôt qu’on les aide à y avoir plus clair dans leur avenir, perçu comme peu rassurant. Cherchant à expliquer la progression du taux d’épargne malgré sa faible rémunération (15,1 % en 2019, contre 14,1 % en moyenne entre 2013 et 2018) et l’atonie de la consommation malgré l’amélioration du pouvoir d’achat en 2018, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) évoque ainsi un « motif de précaution face à un avenir incertain, probablement en lien avec le mouvement des gilets jaunes ou les réformes à venir du système de retraites ».

« L’éducation financière pourrait avoir des effets contrastés : des clients mieux éduqués poussent à une meilleure formation [économique] des conseillers… mais aussi à une complexification des produits offerts », analysent par ailleurs les économistes Luc Arrondel et André Masson1. En clair, l’éducation financière des ménages ne donnerait pas, in fine, de meilleures clés de compréhension aux épargnants, mais serait guidée par l’offre proposée par les gérants d’épargne privés.

La nouvelle stratégie commerciale des gestionnaires d’épargne

Pressurisées par les taux bas, les compagnies d’assurance-vie cherchent par exemple à faire basculer leurs clients des contrats sans risque de perte de capital et à la rémunération garantie (les contrats dits « en euros »), à des contrats investis en actions ou en obligations, dont la rémunération évolue au gré de l’humeur des marchés financiers (les contrats dits « en unités de compte »), plus rentables pour eux. C’est le cas notamment de Generali et de Swiss Life, qui ont récemment annoncé une baisse du rendement de leurs fonds en euros pour accélérer le passage des clients d’un produit à l’autre.

La solution pour que l’épargne des Français finance l’économie passe avant tout par une meilleure régulation des acteurs financiers et la conduite d’une politique économique et sociale plus protectrice

« Un ménage qui investit dans un contrat d’assurance-vie en unités de compte accepte de supporter le risque à la place des intermédiaires financiers, dont la gestion des risques est censée être le métier », résume l’économiste Sandra Rigot, regrettant le comportement de court terme de ces acteurs. De plus en plus, les intermédiaires financiers (banques, assurances) délèguent en effet une part de leur activité à des sociétés externes de gestion d’actifs, mises en concurrence et choisies selon leurs performances de court terme. La concentration du marché de la gestion d’actifs aux mains d’un nombre restreint d’acteurs américains, au premier rang desquels BlackRock, confère en outre à ces gestionnaires un pouvoir de déstabilisation de l’ensemble de l’économie mondiale. Ils sont, selon l’expression consacrée, « too big to fail », c’est-à-dire trop gros pour être abandonnés par les pouvoirs publics.

Si, concernant le livret A, la Caisse des dépôts a le mérite de privilégier les prêts de long terme accordés en fonction du caractère social ou environnemental des emprunteurs, elle a aussi été récemment épinglée par l’association Attac pour ses investissements contraires aux objectifs climatiques réalisés avec les fonds du livret de développement durable et solidaire (LDDS, ex-Codevi). Preuve que ce ne sont pas les ménages qu’il faut culpabiliser de mal placer leur argent. La solution pour que l’épargne des Français finance l’économie passe avant tout par une meilleure régulation des acteurs financiers et une meilleure politique de lutte contre les inégalités.

AUDE MARTIN


  • 1.Capitalisme : le temps des ruptures, sous la direction de Michel Aglietta, Odile Jacob, 2019

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