BazinMichel Bazin

J'ai rencontré Hubert Mingarelli pour la première fois en 1996 au moment de la mise en espace d'un de ses livres au théâtre de Vienne. La lumière volée ( réédité en folio junior) raconte l'amitié de deux adolescents réfugiés pendant la guerre dans le cimetière du ghetto de Varsovie. Ils rêvent, l'espoir est fragile. Par petites touches délicates, Hubert Mingarelli va à l'essentiel, l'épreuve de la vie et de la mort. Tout son univers est en place. Déjà la neige et le froid, déjà la guerre, déjà cette économie de moyens, déjà des êtres humains en prise avec la solitude et leur maladresse à communiquer. " Dans mes romans, je n'ai pas envie qu'on apprenne des choses en dehors de l'espèce humaine. Ce qui m'intéresse, ce sont les gens. (...) Je crois que j'écris des histoires sur la consolation. Mes personnages ont besoin d'être consolés."
Et pourtant, son œuvre aurait pu passer inaperçue, ses cinq premiers livres publiés dans des collections pour la jeunesse. C'est presque par hasard qu' Une rivière verte et silencieuse paraît aux éditions du Seuil en 1999, salué par la presse comme un premier roman !
Le succès viendra avec le prix Médicis attribué en 2003 à Quatre soldats. Le roman met en scène quatre soldats de l'armée rouge, en perdition dans le terrible hiver 1919.

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J'ai évoqué à plusieurs reprises les figures de l'enfance et de la poésie dans mes kaléidoscopes : Antonio Gamoneda ( K9), Paul Vincensini (14), René de Obaldia qui va fêter ses 102 ans (31 et 32) , Jacques Prévert (52), Victor Hugo (77).
Celui d'aujourd'hui vous propose trois textes : Gilles Vigneault nous a enchantés au siècle dernier avec ses chansons endiablées et son bel accent québécois ( je vois quelques uns d'entre vous, mes chers kaléidoscopeurs, qui se souviennent de ses gigues endiablées au grand échiquier de Jacques Chancel ou sur scène !).
Georges L. Godeau, exprime dans Les petits voyous ,un poème en prose , une réalité sans fioritures.
Je reviendrai dans un prochain kaléidoscope sur la poésie de René Guy Cadou qui aurait eu 100 ans en 2020 et pour qui "La poésie n'est rien que ce grand élan qui nous transporte vers les choses usuelles - usuelles comme le ciel qui nous déborde." L'enfant précoce témoigne de cette vision du monde.

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Quand passent les cigognes n'aurait jamais dû être programmé au festival de Cannes en 1958 ...et c'est pourtant ce film qui va obtenir la Palme d'or et connaître un immense succès avec 5,4 millions de spectateurs en France. Khrouchtchev, au pouvoir depuis la mort de Staline en 1953, n'aimait pas le film qui n'exalte pas suffisamment à son goût les vertus du patriotisme et dénonce plutôt les ravages de la guerre qui chamboule les destins.
   Nous sommes à Moscou en 1941. Veronika et Boris sont éperdument amoureux et on voit au début du film les amants insouciants gambader le long du fleuve. On admire la virtuosité des plans, les mouvements de caméra, les jeux d'ombre et de lumière magnifiés par le noir et blanc. L'actrice Tatiana Samoilova est éblouissante et son visage capte intensément la lumière. Ils regardent les cigognes - en réalité des grues, mais Quand passent les grues aurait été équivoque ! - qui volent avec élégance dans le ciel. Mais cette insouciance sera de courte durée car Boris sera appelé au front et Veronika devra faire face à ce vide et à l'absence de nouvelles.

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Deux kaléidoscopes pour le prix d'un! Oui, je sais, ma générosité me perdra! Mais trêve de plaisanterie.
À première vue, les deux livres et les deux auteurs que les heureux habitants des régions viennoise et lyonnaise pourront rencontrer n'ont rien en commun... sauf que ces deux livres sont le fruit d'un travail d'enquête de plusieurs années .
Le premier va vous parler d'un livre et d'une rencontre autour d'un monstre que nous avons laissé proliférer. Vous avez, évidemment reconnu Amazon à qui j'ai consacré en novembre dernier deux kaléidoscopes ( 74 et 75 que vous pouvez retrouver comme tous les autres sur le site d'Attac Vienne Pays Rhodanien à cette adresse https://local.attac.org/vienne38/ )
La semaine dernière, vous avez apprécié ( grâce à notre fils Quentin) les 2 minutes 37 de vidéo à l'assemblée nationale de François Ruffin, grinçante et drôle à souhait, contre Amazon et pour la bibliodiversité que le monstre menace de plus en plus.
Benoît Berthelot, journaliste au magazine Capital, a enquêté pendant trois ans dans les coulisses de ce qu'il appelle "la machine à vendre". 650 000 employés, taillables et corvéables à merci. Il a rencontré 150 salariés qui lui ont confié des documents exclusifs permettant de "dessiner le portrait d'un empire tentaculaire et hors de contrôle, un projet de société vertigineux que seuls les consommateurs pourront peut-être remettre en question."

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Michel Bazin

Entre sérénade et sérénissime, la plupart des dictionnaires ignorent l'existence de la sérendipité. C'est la raison pour laquelle, dans ma grande bonté, je m'en vais éclairer votre lanterne.
Tout commence par un conte oriental "Voyages et aventures des trois princes de Sérendip", traduit du persan par le chevalier de Mailly il y a tout juste trois siècles : le roi Sérendip,( ancien nom de l'île de Ceylan) envoie ses trois fils explorer le monde, en vertu du vieil adage qui affirme que les voyages forment la jeunesse. Ils rencontrent un chamelier qui leur demande si , par le plus grand ou le plus petit des hasards, ils n'ont pas aperçu un de ses chameaux égarés :" N'est-il pas borgne et boiteux ? Ne lui manque-t-il pas une dent ? Ne transporte-t-il pas d'un côté du miel et de l'autre du beurre ? " Le chamelier n'en revient pas. En réalité les trois princes n'ont pas vu l'animal mais interprété certains indices et en ont déduit que le chameau était le chameau perdu: L'herbe était rongée d'un seul côté du sentier, des bouchées à demi mâchées -de la largeur d'une dent- jonchaient le sol, des fourmis - friandes de gras- s'étaient agglutinées sur le bord droit du chemin, alors que, sur le côté gauche, voletaient des mouches qui, comme chacun sait, aiment le miel...

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La littérature américaine, je devrais dire états-uniennes, n'a pas fini de nous étonner par sa diversité: quoi de commun en effet entre Toni Morrison, Russell Banks, Philip Roth ou Jim Harrison ?
   En ce début d'année, deux livres viennent confirmer cette vitalité : Là où chantent les écrevisses est une véritable découverte. Son auteur Delia Owens s'est fait connaître aux États-Unis par ses ouvrages consacrés à la nature et aux animaux. Là où chantent les écrevisses est son premier roman. Dès le prologue le drame se noue:" le matin du 30 octobre 1969, le corps de Chase Andrew fut retrouvé dans le marécage." Le premier chapitre nous ramène en arrière, en 1952, quand Ma décide d'abandonner ses cinq enfants et la violence de Pa, le père alcoolique.
   Toute l'action du livre se situe en Caroline du Nord, dans des marais où Kya, sauvageonne surnommée la fille des marais, abandonnée à l'âge de 10 ans, apprend à vivre seule, rejetée par les habitants de la région. Elle va développer une extraordinaire connaissance de la nature :"La nature l'avait nourrie, instruite et protégée quand personne n'était là pour le faire." Cette nature n'est cependant jamais décrite de manière idyllique et se révèle parfois particulièrement violente:" Les colombes entre elles se battent aussi souvent que les faucons.(...) Les lucioles femelles attirent les mâles d'autres espèces par des signaux trompeurs et les mangent ; les mantes religieuses femelles dévorent leurs propres compagnons."
   Tate, un jeune homme sensible et doux va lui apprendre à lire et à écrire. Mais lui aussi va l'abandonner et Kya, à nouveau seule, va faire une très mauvaise rencontre...

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2020, 20-20 , vingt sur vingt, vain vingt, vint vin...

 Ce millésime tout en rondeurs se prête au jeu de mots et nous fait aussi penser à la Rondeur des jours chère à Jean Giono dont nous fêterons en 2020 les 50 ans de la disparition. J'aurai l'occasion, cette nouvelle année, de reparler de l'œuvre insondable et complexe de cet immense prosateur si poétique, à qui le MUCEM de Marseille consacre une très belle exposition rétrospective qui s'arrête malheureusement le 17 février. Ceux qui ne pourront, d'ici là, se rendre à Marseille se consoleront avec la lecture du magnifique catalogue d'exposition qui nous fait pénétrer dans l'univers de ce grand créateur qui écrivait dans son journal en 1936: "Ce que j'ai à dire je l'écris, le reste c'est zéro." J.M.G. Le Clézio, Alice Ferney, Sylvie Germain ... y rendent un bel hommage à Jean Giono  et il ne faut pas passer à côté du texte de Philippe Claudel : Un roi en hiver (consacré au roman Un roi sans divertissement, peut-être le plus beau et , à coup sûr le plus énigmatique de Giono .) dresse un magnifique portrait de Langlois:"un des personnages les plus impénétrables de notre littérature, une figure du mystère et de la souffrance, de l'élégance et du crottin, dont la mélancolie existentielle lui fera au final préférer à son cigare un tabac définitif."

 

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Vous avez apprécié la fraîcheur juvénile et l'ironie de cette Vieille chanson du jeune temps de Victor Hugo.
Malgré les indices, il n'y a que Christian qui ait trouvé les auteurs de ces deux citations sur la poésie. Cela me donne l'occasion de braquer mon petit projecteur kaléidoscopique sur deux poètes dont il faut bien dire qu'ils sont aujourd'hui tombés quelque peu dans l'oubli.
C'est le poète grec Odyssèas Elytis (1911-1996) qui a obtenu en 1979 le prix Nobel de littérature "pour sa poésie qui, sur le fond de la tradition grecque, dépeint avec une force sensuelle et une clarté intellectuelle, le combat de l'homme moderne pour la liberté et la création."
Proche des surréalistes, de Picasso et de Matisse ses poèmes ont été mis en musique par Mikis Theodorakis et Angélique Ionatos.
C'est le mot résistance qui caractérise le mieux la poésie d'Elytis et, au même titre qu'Aragon et Éluard en France il s'engagera pendant la 2eme guerre mondiale pour libérer la Grèce . Il n'est donc pas surprenant qu'il ait pu affirmer:"La poésie existe pour que la mort n'ait pas le dernier mot."