Il y a quelques années, à la librairie, j'avais téléphoné à notre importateur de livres en langue anglaise pour signaler une erreur dans une commande reçue. Au lieu du Ten Little Niggers attendu - Dix Petits Nègres , le célèbre roman d'Agatha Christie qui s'est vendu à plus de 100 millions d'exemplaires- on nous avait fait parvenir And there they were none ( Et il n'en resta plus aucun). Mon interlocuteur m'avait rassuré : j'avais entre les mains l'édition américaine du livre de la chère Agatha, avec un titre politiquement correct !
   Ce changement effectué dès la sortie américaine en 1940 a contaminé l'Angleterre 40 ans plus tard, l'Allemagne en 2002 et aujourd'hui la France. Ne demandez plus à votre libraire "Dix Petits Nègres" mais "Dix hommes de couleur de petite taille" . Non,  je rigole! Le titre est désormais Ils étaient dix. Les changements ne s'arrêtent pas là : le texte est lui aussi rectifié, le terme nigger de l'original est remplacé à 74 reprises par soldat.
   Le nom commun "nègre" est apparu en 1516 pour désigner un homme de race noire. Issu du latin niger (noir), il ne commence vraiment à être utilisé qu'au XVIIIème siècle pour désigner un esclave. Il aura souvent une connotation péjorative comme dans l'expression " Travailler comme un nègre." À la fin des années 30 Senghor et Césaire lui donnent une image positive en inventant le concept de négritude.
   Il n'y avait nulle connotation raciste dans "Dix Petits Nègres" et on a le sentiment que les héritiers d'Agatha Christie font plutôt , avec cette autocensure, une opération commerciale .
   Aujourd'hui ce mouvement de "politiquement correct" hypocrite - qui ne fera pas reculer d'un pouce le racisme - a fait bannir de certaines bibliothèques des livres où le mot "nigger" est pourtant prononcé  par des personnages clairement racistes!

C'est le 19 septembre qu'est partie de Marseille La marche nationale des sans-papiers.
Elle arrivera à Paris le samedi 17 octobre pour une grande manifestation.

Un collectif d'associations les a accueillis ce mercredi 30 à Saint-Cyr sur Rhône : ils

étaient une soixantaine de toutes nationalités et nous les avons accompagnés, à pied et

en chansons pour leurs derniers kilomètres de la journée jusqu'à Vienne . Ils en font

entre 30 et 40 par jour! Ils ont été ensuite chaleureusement accueillis pour la soirée et la

nuit par la commune de Chasse-sur-Rhône. Une manifestation est prévue à Lyon ce

samedi 3 octobre .

Ce même samedi 3 octobre, d'autres marches convergeront aussi vers Paris. Celle du

Nord-est part de Strasbourg, celle du Nord du Havre et de Lille et celle de l'Ouest de

Rennes.

Les organisateurs de la marche réclament la régularisation des sans-papiers, la fermeture des centres de rétention administrative et un logement pour tous.
« Plusieurs centaines d’entre nous, sans-papiers en tête, vont traverser ce pays où nous vivons, venus du sud, du nord, de l’est et de l’ouest, appuyés par la solidarité des habitantes et habitants sur les ronds-points, les routes, les places de nos villages, les quartiers de nos villes. »

 

Si tu t'imagines

si tu t'imagines

fillette fillette

si tu t'imagines

xa va xa va xa

va durer toujours

la saison des za

la saison des za

saison des amours

ce que tu te goures

fillette fillette

ce que tu te goures

Si tu crois petite

si tu crois ah ah

que ton teint de rose

ta taille de guêpe

tes mignons biceps

tes ongles d'émail

ta cuisse de nymphe

et ton pied léger

si tu crois petite

xa va xa va xa va

va durer toujours

ce que tu te goures

fillette fillette

ce que tu te goures

J'ai fort peu parlé d'économie dans ma centaine de kaléidoscopes. Il est vrai que je ne suis pas un expert en ce domaine. D'ailleurs à propos d'experts, je suis frappé de voir à quel point les économistes libéraux traditionnels se plantent régulièrement... et continuent à squatter plateaux et micros, sans manifester la moindre autocritique.
C'est pourquoi le numéro de septembre d'Alternatives Économiques est vraiment salutaire. Le principal dossier annonce la couleur : Panique chez les économistes ! Ces 10 lois du marché qui ne fonctionnent plus. Le magazine démonte point par point des idées reçues qui vous sont balancées à la figure à chaque fois qu'on envisage une possibilité de changement ou même d'évolution du système économique. C'est ainsi qu'on a longtemps cru que créer massivement de la monnaie nourrissait l'inflation...et le risque majeur en 2020 est bien davantage celui de la déflation.

Autre idée reçue : une hausse du SMIC détruit les emplois et c'est ce qu'affirmait Muriel Pénicaud, l'ancienne ministre du travail il n'y a pas très longtemps. L'article d'Alter Éco vient battre en brèche ce prétendu théorème. Même des économistes libéraux le reconnaissent aujourd'hui et "À l'inverse, L'augmentation du salaire minimum diminue la pauvreté et améliore de manière importante la santé des enfants en bas âge. Une leçon qui aurait dû être retenue pour récompenser les personnels en première ligne face au Covid."
Je ne vais pas énumérer ces 10 prétendues lois du marché et vous renvoie à la lecture d'"Alternatives Économiques" en vente chez tous les marchands de journaux. Juste une dernière, pour la route! Loi numéro 6 dans la table du magazine : Une baisse des cotisations crée des emplois. On a bien vu que le C.I.C.E. réclamé à cors et à cris par le patronat n'a pas eu d'effet significatif sur la baisse du chômage.

Bazin

Et si on retournait au cinéma ?
Le moins qu'on puisse dire c'est que l'été a été meurtrier pour les salles obscures et on espère que l'automne sera plus serein.
De nombreux films qui devaient sortir en mars ou avril sont programmés en septembre.
Cette semaine un documentaire sort vraiment du lot. Sébastien Lifshitz a suivi pendant cinq ans, de l'âge de 13 ans à l'âge de 18 ans, deux adolescentes de Brive-la-Gaillarde, deux amies dissemblables et pourtant si proches. Emma et Anaïs sont de milieux très différents : l'une est issue de la bourgeoisie et l'autre d'un milieu défavorisé ; mais elles sont unies par une profonde amitié depuis la sixième et sont scolarisées dans le même établissement.
Une fois par mois, pendant cinq ans Sébastien Lifshitz et son équipe de tournage les ont filmées, avec tact et délicatesse. Il est évident, à la vision du film, qu'ils ont su installer un climat de confiance. Le spectateur a le sentiment d'avoir vécu à leurs côtés: les petits riens de la vie, les fous rires, les joies et les angoisses, les rapports difficiles avec des parents, trop laxistes d'un côté, trop rigoureux et intrusifs de l'autre. L'écart social sera déterminant dans le parcours des deux amies: Emma, bonne élève, envisage une carrière artistique mais Anaïs a une scolarité plus difficile car elle doit se débrouiller seule.
"La beauté du monde ne tient-t-elle pas dans le fait que chaque individu est unique ? Arriver à s'accomplir, à être soi, un être libre : voilà ce que je recherche dans mes films. Et aussi dans ma vie." Ce sont les derniers mots de Sébastien Lifshitz dans le bel entretien qu'il a accordé à Télérama cette semaine.
Le film Adolescentes n'est pas encore programmé à Vienne mais nous faisons tout à CinéClap pour qu'il passe à l'amphi dans les prochaines semaines.

Mais, heureux habitants de VIENNE et de sa région, réjouissez-vous de pouvoir profiter de notre festival CinéClap !
Du 16 au 22 septembre nous vous proposons de voir sept films, tous en V.O. ( les horaires sont sur le site de l'Amphi mais vous pouvez aussi vous abonner à notre niouze laitière!).

Bazin

Je m'étais bien promis de rédiger cette semaine un kaléidoscope. Après avoir longtemps hésité j'avais jeté mon dévolu sur Alberto Manguel dont j'ai narré samedi dernier l'anecdote tragi-comique sur Ralph Waldo Emerson.
Pour ce faire, j'avais commencé à relire son indispensable Histoire de la lecture, essai passionnant publié il y a maintenant 22 ans. Et puis son Journal d'un lecteur, non moins indispensable à tout lecteur qui se respecte, ainsi que le tout dernier intitulé Monstres fabuleux et autres amis littéraires, une galerie de portraits présentant aussi bien le monstre de Frankenstein que le petit chaperon rouge, le capitaine Nemo, Long John Silver et une trentaine d'autres personnages légendaires de la littérature mondiale.
Mais on ne plonge pas impunément dans les puits de science d'Alberto et je n'ai cessé de remettre à plus tard la rédaction de ce kaléidoscope.
Je me dis seulement que j'ai peut-être aiguisé votre curiosité. Tiens! De la curiosité est l'un des derniers livres d'Alberto Manguel!
Je me dis aussi que je suis "mûr" pour écrire un kaléidoscope sur la procrastination dont le Dictionnaire historique de la langue française du sieur Robert nous apprend que le mot est emprunté à la Renaissance au latin procrastinatio ( ajournement, délai), de procrastinare ( remettre une affaire au lendemain) , verbe lui-même dérivé de l'adverbe crastinus ( de demain, à demain). Vous aurez compris que ce mot remis à la mode au XIXe siècle indique la tendance à remettre au lendemain des décisions à prendre ou leur exécution, à la journée, à temporiser.
Je ne vais pas cependant pousser aussi loin le bouchon de la procrastination et ajourner la promesse que j'ai faite la semaine dernière de vous narrer l'anecdote relevée par Alberto Manguel dans ses petites histoires de la littérature américaine.

"Tennessee Williams et un ami prenaient un verre dans un bar quand une blonde plantureuse, assise avec son mari à une autre table, reconnut Williams et s'approcha. "Monsieur Williams, dit-elle, j'ai pour vous une grande admiration, et j'aimerais avoir un autographe de vous sur mon téton gauche." Et à l'ahurissement général, Elle sortit son sein gauche de sa blouse. Williams, qui n'était plus tout à fait sobre, pris son porte-plume et s'exécuta. Quelques instants plus tard, le mari outragé rejoignit Williams et son ami. Il baissa la fermeture éclair de son pantalon, en sortit son pénis et le posa sur la table. "Maintenant, mettez votre autographe là-dessus." Williams regarda le pénis, réfléchit et puis répondit : "Eh bien, mon autographe je ne peux pas. Mais mon paraphe, si vous voulez."

La semaine prochaine, promis je vous parle de l'ami Alberto et de ses livres. Et que celui qui n'a jamais procrastiné me jette la première pierre.

Et, en prime, mon neuvième kaléidoscope!

Bazin

Je vais finir par prendre goût à ces rediffusions que plusieurs d'entre vous apprécient d'autant plus qu'ils ne se souvenaient pas les avoir lues en première diffusion. Si cela peut vous rassurer, je me surprends parfois , moi aussi, à les redécouvrir!
Et cela me fait penser- toutes proportions gardées- à la petite histoire racontée par Alberto Manguel dans un recueil d'anecdotes concernant les écrivains américains intitulé Petites histoires de la littérature américaine, ouvrage qu'Actes Sud a édité (hors commerce) en 1999.
Elle concerne Ralph Waldo Emerson, l'ami d'Henry David Thoreau ( leur correspondance a été éditée) : " Dans sa vieillesse, Emerson souffrait de ce que l'on identifie aujourd'hui comme la maladie d'Alzheimer. Sa fille le surprenait parfois dans son bureau, en train de parcourir ses propres livres, qu'il ne se rappelait pas avoir écrits, et s'arrêtant de temps à autre à certains paragraphes en hochant la tête et en marmonnant : Pas mal, pas mal."
Si vous insistez, je vous livrerai, la semaine prochaine, l'anecdote croustillante mettant en scène Tennessee Williams et l'une de ses belles admiratrices.

Kaléidoscope 52: Prévert, colère, Belle-Île-en-Mer.

Bazin 

La poésie n'a pas très bonne presse, c'est le cas de le dire!

   Quel journal quotidien français en publie, ne serait-ce que quelques vers chaque jour ?

   La poésie est souvent assimilée à la mièvrerie, cantonnée aux récitations ânonnées à l'école, donc désuète et pour tout dire élitiste.

   Quel poète français vit aujourd'hui de sa plume? 

   Et pourtant, aujourd'hui, dans d'autres pays que le nôtre, des poètes sont reconnus et fêtés, on sait  leurs poèmes par cœur, en Irlande, en Iran, en Russie, en Palestine...

   En 2009, lorsque l'artiste Ernest Pignon-Ernest a collé sur les murs de Ramallah, en Cisjordanie, les images de son ami poète disparu MAHMOUD DARWICH , il raconte que son geste a suscité des réactions d'enthousiasme, y compris auprès de la population la plus pauvre et la moins cultivée. 

   Qu'il me soit permis d'évoquer la chance que nous avons eue- une ou deux  centaines d'auteurs , éditeurs et libraires-  d'être invités à une lecture de Mahmoud Darwich au théâtre antique d'Arles, pour fêter les 30 ans des éditions Actes Sud.

   Je me souviens, comme si c'était hier des frères Joubran qui accompagnaient Mahmoud Darwich à l'oud, je me souviens de Didier Sandre qui récitait ses poèmes en français et je me souviens surtout de la voix profonde et vibrante de Mahmoud Darwich, du silence religieux d'une assistance saisie par la puissance de cette parole dont nous saisissions l'intensité à défaut d'en comprendre le sens.

   Et je me souviens, qu'à la fin du récital, sous les applaudissements de l'assistance debout, Mahmoud Darwich a levé le bras dans un dernier salut, se retournant vers nous, en s'éloignant vers le fond de la scène. Nous ne savions pas à cet instant que ce geste était un signe d'adieu.

   Quand Actes Sud nous a envoyé un mois plus tard la photo immortalisant cet instant du mois de juillet 2008, Mahmoud Darwich venait de nous quitter, à l'âge de 66 ans, des suites d'une opération chirurgicale. Les Palestiniens lui feront à Ramallah des funérailles nationales.