Bazin

J'ai consacré de nombreux kaléidoscopes à la nature, des chardonnerets aux coccinelles en passant par les libellules qui commencent depuis peu à se déconfiner sans oublier les coquelicots et autres fleurs dites sauvages. Hubert Reeves les salue de belle manière dans son herbier de Malicorne que vous pouvez retrouver sur son site: www.herbier-hubert-reeves.fr, et dans son livre "J'ai vu une fleur sauvage" évoqué dans mon 53ème kaléidoscope.
Mais j'ai finalement peu parlé du jardin qui occupe aujourd'hui une partie de la vie de mes semblables- certains redécouvrant son importance grâce au confinement- et de ma propre vie. " Le jardin c'est la plus petite parcelle du monde et puis c'est la totalité du monde" écrivait Michel Foucault qu'on n'attendait pas forcément sur ce terrain, si je puis dire.
C'est la présentation de la belle revue Garden Lab dans le jardin d'Isabelle et Olivier ce samedi ensoleillé ( un poil trop!) de juillet qui me donne l'occasion de ce petit coup de projecteur sur notre mère nature: l'éditorial du numéro de printemps de Garden Lab ( qui ambitionne d'explorer les jardins de demain) rappelle que la vie et la survie de l'homme dépendent des espèces végétales. "Les plantes interviennent dans tous les aspects de notre quotidien - de la nourriture que nous mangeons aux vêtements que nous portons, aux matériaux que nous utilisons, à l'air que nous respirons, aux médicaments que nous prenons..." rappelle Kathy Willis du jardin botanique de Kew à Londres. Des propos que ne renieraient aucun des intervenants présents ce samedi et qu'on retrouve évidemment dans ce numéro de la revue intitulée [ÊTRE] BOTANISTE.

Bazin

Mon kaléidoscope alpin contemplatif de la semaine dernière m'a valu de nombreux retours plutôt encourageants. Merci infiniment.
Je cède, cette semaine, par paresse, à la tentation de la rediffusion, très prisée en ces temps de vacances. Vous trouverez donc ci-dessous mon onzième kaléidoscope, concocté il y a tout juste deux ans...
Et à propos de rediffusion, je vous invite à réécouter la très remarquable Compagnie des auteurs consacrée, cette semaine qui arrive, à un grand écrivain africain un peu oublié aujourd'hui.
Nous avions reçu Ahmadou Kourouma à la librairie il y a vingt ans, trois années avant sa disparition, pour parler d'un de ses plus grands livres Allah n'est pas obligé, récit à la première personne d'un enfant-soldat dans une langue, au sens propre, inouïe . Si vous avez eu la chance d'assister à cette rencontre, vous n'avez pas oublié l'impressionnante et chaleureuse présence de ce grand homme. Il était venu en compagnie de Christiane , son épouse française que vous pourrez entendre dans la quatrième et dernière émission du jeudi 23 juillet. Voici le lien avec la première émission du lundi 20 juillet de 16h à 17h sur France Culture.

https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/ahmadou-kourouma-14-kourouma-crie-sa-colere

Bazin
Rien ne va plus: pas de kaléidoscope la semaine dernière... et celui que vous lisez en ce moment se pointe, en dépit de tous les usages, le vendredi. Tout fout l'camp, ma bonne dame!
    On ne va pas se mentir, je ne suis pas certain de vous avoir trop manqué : je m'attendais à une avalanche d'émiles tous plus inquiets les uns que les autres de mon assourdissant silence. Que nenni ! Pas l'ombre d'un courriel de protestation ou de réclamation.
    Comme vous ne réclamez pas d'explications, je m'en vais vous en donner: au moment où mon kaléidoscope aurait dû partir ce samedi matin j'étais sur mon vélo avec l'ami Daniel dans les Alpes : on ne peut pas être au four et au moulin, ou plutôt au col et au clavier.
    Depuis quelque temps, La petite reine a le vent en poupe. Et si les escapades en montagne sont parfois douloureuses, comment ne pas s'émerveiller de cette sollicitation de tous nos sens. Dès le lever du soleil, c'est la sérénade des oiseaux. Oui, je sais, la sérénade évoque davantage la soirée mais le mot me plaît ! Ces chants sont vite couverts par le grondement perpétuel des torrents. Plus haut, c'est le murmure ou le chuchotis des ruisseaux et petites cascades, ponctué par les cris d'alarmes des marmottes qui s'aventurent parfois sur le bord du chemin. J'ai eu la chance, dans un col escarpé, de voir traverser devant ma roue, dans le silence de la montagne, une bondissante hermine dans sa livrée d'été, corps marron et bout de la queue noir. Moment magique qu'on aimerait pouvoir arrêter... mais c'est sa nature furtive qui en fait la beauté.
  Les fleurs, elles au moins, se laissent admirer à loisir, et en juillet, c'est une explosion de couleurs sur les pentes verdoyantes : le rose des œillets, ou plutôt les nuances de rose, le bleu intense, éclatant et lumineux sous le soleil des gentianes printanières, le bleu pâle des discrets myosotis, le jaune du doronic ou de l'arnica et le blanc duveteux de la linaigrette qui a toujours les pieds dans l'eau...
   Ces tapis éblouissants que les voitures, et les motos de plus en plus envahissantes, dédaignent le plus souvent, sont de véritables cadeaux offerts au cycliste et au marcheur.
   Et puis l'incomparable bleu du ciel des montagnes, ces nuages blancs qui enrubannent les sommets à perte de vue. À la mesure de cet univers qui semble infini à l'horizon, on éprouve un sentiment de liberté... et de fierté à avoir réussi à surmonter les épreuves de l'ascension.
   Et on mesure aussi dans cette immensité notre fragilité et celle d'une planète qu'il nous faut respecter et préserver pour que les générations présentes et futures puissent continuer à s'émerveiller.
 
                                                               Michel Bazin
                                                              Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

BazinMichel Bazin

L'albatros

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

On aurait probablement beaucoup surpris Charles Baudelaire si on lui avait dit, il y a 180 ans que ces " vastes oiseaux des mers" - leur envergure peut en effet atteindre 3m50- font partie des oiseaux les plus menacés de la planète. Les pêcheurs d'aujourd'hui ne les agacent plus avec leur "brûle-gueule" ( je me suis laissé dire que, même en mer, la pipe est passée de mode! Tout fout l'camp, ma bonne dame!). C'est lors du voyage en 1841 vers l'île Bourbon ( aujourd'hui La Réunion) ,imposé par son beau-père qui ne voulait pas que Charles dilapide sa fortune, qu'il fut témoin de la capture par les marins de ces grands oiseaux.
Aujourd'hui, la menace ce sont les palangres, ces lignes utilisées par les pêcheurs, qui peuvent atteindre plusieurs kilomètres dont les albatros happent les appâts des hameçons et se noient. La plupart des bateaux de pêcheurs légaux utilisent heureusement un système qui réduit la mortalité des oiseaux.

Bazin

 Michel Bazin

"Je ne peux plus respirer", ces mots prononcés par George Floyd, étouffé pendant 9 minutes par le genou de ce policier américain assassin, auraient pu être prononcés par Adama Traoré, mort en 2016 sous le poids d'un flic bien de chez nous.

La force de ces images insoutenables de violence policière a fait se lever, dans le monde entier, des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des noirs et des blancs. Des personnes qu'on n'avait jamais vu manifester, des jeunes des banlieues, des quartiers au coude à coude avec des "petits blancs". Des êtres humains défilant en masse et en masques dans des lieux entièrement vides quelques jours auparavant.

Mais, me direz-vous ce n'est pas mon problème, je ne suis pas raciste, moi. Je respecte tous les êtres humains. Et puis, ce n'est pas normal de comparer la situation du racisme en France et aux États-Unis.

En êtes-vous vraiment sûr ? Croyez-vous vraiment que l'esclavage ne nous concerne pas? La chercheuse Maboula Soumahoro (entretien dans Libération du jeudi 11 juin), maîtresse de conférence à l'université de Tours, propose une piste de réflexion intéressante: "nous acceptons l'idée qu'il y a un fonctionnement raciste aux États-Unis. Sur quoi repose ce racisme ? Prenons quelques éléments : la traite négrière outre-Atlantique, l'esclavage, et le fonctionnement d'incarcération de masse. Ça on peut l'accepter. Maintenant, posant la même question sur la situation française : est-ce que la France n'a pas participé à la traite négrière ? N'a-t-elle pas été un pays colonialiste? N'est-elle pas, toujours, un pays post-colonial (ou néocolonial)? Si la réponse à ces questions est oui, alors la France est dans une situation similaire -ce qui ne veut pas dire identique. Comment peut-on fermer les yeux sur de tels faits? " La chercheuse ajoute que "les médias français peuvent dire, sans peine, qu'aux États-Unis un homme noir a été tué par des policiers blancs. Mais lorsqu'on parle d'un fait similaire en France, il devient impossible d'utiliser les mêmes termes, au motif que la France serait différente."

Après Michel Piccoli, c'est au tour de Jean-loup Dabadie puis de Guy Bedos de lâcher la rampe.
Le mot saltimbanque convient à tous les trois. Longtemps péjoratif, le vocable fut synonyme de bateleur et même de bouffon avant d'être revendiqué par les artistes du spectacle vivant.
Jouer la comédie, faire rire, écrire des chansons, des activités fort peu sérieuses que voilà ! Et pourtant que seraient nos vies sans elles?
Avec ces trois baladins, c'est toute une époque qui disparaît, celle de Desproges et de Claude Sautet, d'Yves Robert et de Romy Schneider.

 Bazin Michel Bazin

Je suis très heureux que vous ayez répondu à l'appel ( mon correcteur -toujours optimiste- me suggère "à la pelle" ! ) de mon 99ème kaléidoscope et que le centième soit confectionné (j'aime bien ce mot modeste et quelque part, un peu suranné) par vous qui me lisez avec tant d'attention et de bienveillance.
Vos contributions, kaléidoscopiques à souhait dans leur diversité, déborderont un peu le cadre de cet envoi sur le 101ème qui devrait être sans ( 1!) dalmatien... à moins que...

Merci à Claudie Gallay qui ouvre le bal avec cette belle évocation d'un personnage que j'avais un peu oublié, ce Jean-Jules Chasse-Pot qu'elle affectionne et qui a, en effet, quelques points communs avec Gilbert Garcin : même modestie des matériaux utilisés, même utilisation des mêmes figures.
Gilbert Garcin aurait ( presque) pu écrire ces mots de Chasse-Pot :
"Je voudrais- j'ose le mot - qu'elles soient « bêtes » mes sculptures, et c'est, sans doute, pour cela que, depuis quinze ans, je ne fais que des figures, toujours les mêmes car, de même que mon chien n'est attiré que par les autres chiens, je ne suis, moi, « tenté » que par la tête et l'allure de mes semblables."

 Bazin
 
Cela fait quelques semaines que j'envisage de consacrer un kaléidoscope à Gilbert Garcin, mais à chaque fois une actualité plus brûlante s'impose.
 
   À vrai dire, j'ignorais tout de l'existence de ce jeune homme de 90 ans...avant l'annonce de sa disparition le 17 avril à Marseille. C'est encore une fois la presse écrite qui a bien fait son boulot en retraçant le parcours de ce photographe atypique qui mérite amplement le petit coup de projecteur ( l'expression lui aurait plu) que je vais donner sur ce personnage pas suffisamment connu de son vivant et qui a eu la mauvaise idée de mourir au beau milieu du confinement.
   Ah! J'en vois trois qui lèvent la main au fond de la classe : mais oui Éric, Dominique et Yveline, vous avez raison : une rétrospective lui a été consacrée aux Rencontres Photographiques d'Arles en 2013. J'en profite pour rappeler le drame que représente leur annulation à cause de la pandémie. Ce n'était jamais arrivé en 50 ans d'existence! La plus importante manifestation consacrée à la photographie avait reçu l'an dernier 145 000 visiteurs. Une profession déjà fragile n'avait pas besoin de ce coup dur.
 
   Mais revenons à nos moutons ! Rien ne destinait Gilbert Garcin à devenir un photographe reconnu. Né à la Ciotat en 1929, il se passionne davantage pour la voile et, après une école de commerce, passera l'essentiel de son existence à gérer son entreprise de luminaires.
   Ce n'est qu'à la retraite qu'il s'intéresse à la photographie et fait un stage aux rencontres d'Arles en 1995. Un peu par désœuvrement comme il le dit lui-même. La technique qu'il va élaborer dès le départ est confondante de simplicité : il découpe des figurines de dix centimètres de haut,  son alter ego de papier, affublé d'un vieux pardessus, qu'il rebaptisera plus tard Mister G et son épouse Monique. Il les dispose sur un espace couvert de sable, avec cailloux, bouts de bois ou de ficelles. Un projecteur et un écran de cinéma pour le fond. Et voilà le cabanon transformé en studio. "Je photographie des rêves" dit Gilbert Garcin. Dans ses photos le titre fait partie de l'image mais il ne faut pas qu'il en dise trop, il faut qu'il ouvre une perspective et permette des interprétations ouvertes.
   Dans La vie (résumée) on voit Mister G marcher en rond dans le sable en portant sa croix... et puis il ne reste que la croix plantée dans le sable. Dans Le moulin de l'oubli, le personnage tourne encore en rond dans le sable en poussant un rouleau effaçant ses traces qu'il recrée à chaque pas. " Gilbert Garcin fait des photos intelligentes que tout le monde peut comprendre" écrit  le journaliste marseillais Yves Gerbal. La mort, la solitude, l'amour, le couple, l'absurdité de la condition humaine, les thèmes universels sont passés en revue avec un regard de poète, parfois proche de celui de monsieur Hulot. Le spectateur est ému par la fraîcheur du regard, par le pouvoir d'évocation, mine de rien, de ces images ouvertes.
   En vingt ans Gilbert Garcin n'aura fait guère plus de 300 photos mais elles auront fait le tour du monde des galeries.
 
   J'ai bien conscience qu'il est difficile de parler de photos que la plupart des lecteurs de ce kaléidoscope n'ont pas vues et, si j'ai un peu aiguisé votre curiosité, regardez les 12 minutes du Cabanon de Mister G, un petit film tourné en 2012. 
   Ou si vous souhaitez en savoir encore plus, je vous conseille d'aller voir, grâce à Arte Tout peut arriver, hommage au photographe Gilbert Garcin. Vous ne verrez pas passer les 53 minutes de ce beau documentaire :