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Libre-échange
Le libre-échange : la grande passion des libéraux - suivi de : Paul Bairoch, historien de l’économie, par Nicolas Cléquin (automne 2007)

Extrait de la Lettre d’Attac 45 n°43 (automne 2007)


« Il y a des vérités à partir desquelles on raisonne beaucoup mais sur lesquelles on ne raisonne plus ». Cette pensée de Pierre Bourdieu, écrite dans « contre-feux », illustre parfaitement le sujet du libre-échange. En effet, s’il y a une vérité admise de toutes les élites et sur laquelle on ne raisonne plus, c’est bien le libre-échange ! Parmi les principes du consensus de Washington, il est sans doute celui qui est défendu avec le plus de dogmatisme. Il est souvent difficile d’en discuter, tant il est ancré dans la pensée unique que libre-échange rime avec progrès, liberté, prospérité, hausse des échanges, ouverture d’esprit… Toute critique du libre-échange autorise toujours les partisans de cette idée à nous affubler de doux termes tels que nationalistes, protectionnistes, souverainistes… On nous accusera aussi de souhaiter un retour à l’autarcie, au repli sur soi, à l’isolationnisme et en définitive au racisme.

De quoi s’agit-il ? La définition classique du libre-échange est la suivante : la suppression des taxes aux frontières et autres entraves administratives ou réglementaires visant à restreindre les importations d’un pays. Bref, de toute politique visant à contrôler, souvent pour les limiter, les échanges internationaux de marchandises et services.

Il n’y a pas une réunion de chefs d’Etat, pas un sommet du G8 sans qu’à la fin on ne rappelle les mérites du libre-échange. En 1995, quand pour succéder au GATT, les accords de Marrakech donnaient naissance à l’OMC, c’était aussi avec l’objectif de diminuer les barrières douanières de tous les Etats membres et dans tous les domaines de l’économie. De même, les sinistres politiques d’ajustement structurel dictées aux pays du sud par le FMI et la Banque mondiale exigent toujours la suppression des tarifs douaniers.
La construction européenne est toute entière marquée par le désir de créer une zone de libre-échange ; on peut même dire que c’est la volonté de faire du libre-échange qui a créé l’Europe. On connaît le rôle qu’ont joué les grandes entreprises et les banques dans la construction européenne et ce, dès le Traité de Rome de 1957. Touche finale, le traité instituant une constitution pour l’Europe, rejeté en France le 29 mai 2005, visait entre autres à constitutionnaliser cette politique. Il s’agissait de garantir qu’on ne reviendrait plus jamais en arrière sur cette question - quel que soit le résultat des futures élections. A l’article I-3 était précisé que l’ « l’Union offre un espace sans frontières intérieures où la concurrence est libre et non faussée ». Les articles 177 à 179 garantissaient que le libre-échange était « de l’intérêt commun des Européens », sans en faire évidemment… la moindre démonstration. Mais l’amour des rédacteurs pour ce concept allait encore plus loin, puisque l’Union s’engageait à réduire progressivement ses barrières communes et devait même faire l’apologie du libre-échange dans les réunions internationales. L’objectif était de mettre la constitution européenne en conformité avec les buts de l’OMC.

Depuis 1945, les barrières douanières mondiales moyennes sur les produits industriels sont passées de 40% à 4% aujourd’hui. Après la guerre, la puissante industrie américaine pousse très fort pour que ses grandes entreprises puissent exporter dans le monde entier avec le moins de contraintes possible. Les Américains créent donc le Gatt, le but étant de réduire les barrières douanières par négociations successives entre Etats membres. L’objectif ayant largement été atteint en 1995, le Gatt est dissout et remplacé par l’OMC avec élargissement des ambitions aux produits agricoles et aux services.
En réalité, le libre-échange est encore loin d’être parfaitement acquis et ne le sera sans doute jamais. Certes il existe des zones de libre-échange total (comme l’Union Européenne des 15). Certes, les taxes mondiales ont largement baissé sur les produits industriels. Certes, de nombreux Etats comme le Japon ont dû abandonner certaines pratiques administratives caricaturales. Mais certains pays (comme la Chine) possèdent encore des tarifs douaniers non négligeables. Les pays riches et puissants ont la possibilité de déroger à la règle en augmentant leurs barrières unilatéralement (décision des Etats-Unis pour protéger leur industrie sidérurgique), déguiser le protectionnisme par des contraintes administratives, faire fluctuer les monnaies pour renchérir les produits étrangers, subventionner les producteurs nationaux (subventions agricoles), sortir certains domaines des négociations (exception culturelle). Pour condamner un Etat qui se livre à des pratiques contraires aux fameux accords OMC, ce dernier dispose de l’organe de règlement des différends qui peut prendre des mesures de sanction - encore faut-il avoir le courage de déposer une plainte, ce que peut d’Etats pauvres ont le courage de faire.

On le voit, la politique du libre-échange actuel connaît certaines limites qui permettent aux Etats riches d’imposer aux pays du sud des tarifs permettant à leurs multinationales d‘échanger dans le monde entier sans en subir toujours les conséquences néfastes et réciproques.

Le libre-échange accélère les inégalités et ralentit l’économie.

Habituellement, le libre-échange est présenté comme facteur de croissance, cette dernière devant servir, selon les admirateurs du dieu marché, à la prospérité de tous. C’est une question de bon sens nous, chantent-ils. En effet, on pourrait penser que lorsque l’Allemagne et la France ont supprimé leurs taxes aux frontières, les Allemands ont vendu davantage de Mercedes et nous avons exporté davantage de vin et de camembert. L’examen attentif de la réalité est plus complexe. Pourquoi ?
Bernard Maris (ainsi qu’Emmanuel Todd) apporte quelques éléments d’explication. Dans son anti-manuel d’économie, il ressort des placards une vieille théorie de deux économistes scandinaves du début du siècle. « Le théorème de Heckscher-Ohlin qui associe à l’ouverture internationale une inégalisation interne des économies , est un des rares véritables acquis de la science économique. Il est logiquement convaincant et s’est révélé capable de prédire certains aspects essentiels de l’évolution sociale des 20 dernières années ». En clair le théorème dit qu’une politique de libre-échange augmente mécaniquement les inégalités, et donc risque fort de ralentir la croissance. Démonstration.

Prenons l’exemple de deux pays en situation protectionniste : l’un est riche, a une main d’œuvre extrêmement développée, l’autre possède des industries de main-d’œuvre, une agriculture traditionnelle et sa population possède un faible niveau de qualification. Disons l’Allemagne et le Maroc. Que se passe-t-il si ces deux pays ouvrent leurs barrières douanières ? Les travailleurs non qualifiés du pays riche se retrouvent en concurrence avec les travailleurs du pays pauvre. Il en résulte un nivellement vers le bas des salaires. Pour rester compétitives, les industries de main-d’œuvre du pays riche délocalisent, licencient ou cassent les salaires : dans tous les cas de figure, le niveau de vie des catégories les plus fragiles du pays riche diminue ou stagne. En revanche, les travailleurs fortement qualifiés doivent produire désormais pour le marché national du pays riche et pour le pays pauvre incapable de faire des avions, des ordinateurs….

La main-d’œuvre qualifiée du pays riche devient précieuse, son niveau de vie augmente alors que le pays pauvre n’est plus incité à former ses travailleurs, puisque le pays riche le fait à sa place. Il joue alors à fond la carte de l’industrie de main-d’œuvre, et cherche à profiter de ses bas salaires. Il en résulte une hausse des hauts salaires et une stagnation du niveau de vie avec dégradation des conditions de travail de la masse des travailleurs peu qualifiés. Nous sommes dans ce cas de figure depuis 20 ans : les pays de l’OMC ont baissé leurs barrières douanières. Pour la grande masse des travailleurs des pays pauvres mais également des pays riches, les conditions de travail se sont détériorées sans augmenter les salaires. Pire, on assiste à une augmentation sans précédent des inégalités entre pays riches et pauvres, et à l’intérieur des pays entre travailleurs qualifiés et non qualifiés. Or cette précarisation des salariés du bas de l’échelle sociale entraîne une stagnation de leur consommation, donc de la croissance et donc des échanges.

Autre conséquence d’une libéralisation des échanges : le ralentissement de l’économie. En période protectionniste, un industriel mise sur le développement du marché national pour augmenter ses ventes. La seule possibilité de voir la demande augmenter, c’est de condescendre à des augmentations de salaires. Les Trente glorieuses sont l’époque où en Europe on met en place l’Etat providence chargé de redistribuer du pouvoir d’achat afin de stimuler la consommation. Le cas de Ford qui augmente les salaires pour que ses salariés achètent des Ford se fait précisément dans une période où les barrières douanières américaines sont très élevées, et où Ford sait bien qu’il exportera difficilement.
Le jour où les barrières douanières tombent, les industriels se moquent de la consommation intérieure car ils misent sur le développement des exportations et la conquête de nouveaux marchés pour augmenter les ventes. On augmente uniquement les salaires de ceux dont la qualification est recherchée. Le problème, c’est que si tout le monde procède ainsi et dans tous les pays, les salaires stagnent partout, la pression du capital devient énorme, ce qui accélère encore les inégalités et casse le dynamisme de l’économie.

Ainsi, il est faux de dire que le libre-échange stimule l’activité économique. Il ne stimule que les échanges internationaux qui profitent aux multinationales mais peut être nuisible globalement.
Il est faux de dire qu’un pays pauvre peut voir son économie décoller par le libre-échange. Tous les pays riches ont développé leur appareil industriel dans des périodes protectionnistes. Les EU par exemple ont adopté des mesures protectionnistes au XIX° siècle en suivant les conseils de gens comme List - ou Hamilton, qui parle de la nécessité de protéger des « industries dans l’enfance ». Les premières industries d’un pays étant fragiles, il faut les protéger, puis les consolider et seulement après on peut ouvrir les frontières. Les EU et le Japon ont appliqué ce principe à la lettre avant de l’oublier et d’exiger aujourd’hui des pays du sud qu’ils fassent l’inverse.

Le vrai moteur de l’activité économique dans le passé, c’est la solidarité nationale, la démocratisation de l’enseignement et de la culture - ce qui nivelle les écarts par le haut, crée une demande forte et stimule l’économie.

Nicolas Cléquin, Attac 45.

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Paul Bairoch, historien de l’économie

Il faut lire et relire Paul Bairoch, historien de l’économie et auteur d’ouvrages essentiels dont l’excellent et petit « mythes et paradoxes de l’histoire économique ». Il est l’un des rares historien de l’économie à avoir observé l’influence des barrières douanières sur le dynamisme de l’économie. Le résultat de ses travaux tord le cou à un certain nombre d’idées reçues.

Premier mythe : la révolution industrielle du XIX° aurait été liée à une baisse des barrières douanières alors qu’au XVIII° avec le mercantilisme, on avait des taxes aux frontières plus élevées. Bairoch démontre le contraire. La période de la révolution industrielle en Europe fut une période globalement protectionniste avec de courtes phases de libre-échange. Ceci est notamment vrai pour le XIX°, longtemps présenté comme le siècle du libre-échange alors qu’il est largement le siècle du protectionnisme ; surtout pour toute la période du décollage de l’économie européenne, qui date de la fin du XVIII° pour le Royaume Uni et le début du XIX° pour la plupart des pays européens de l’ouest. Il est intéressant de constater que les grandes puissances économiques comme le RU, la France, l’Allemagne, les Etats-Unis, le Canada ont vu leur activité agricole et industrielle décoller durant des périodes protectionnistes alors que l’on dit aujourd’hui à l’ensemble des pays du tiers-monde que c’est en ouvrant leurs barrières douanières qu’elles vont connaître une forte croissance... Il est aussi intéressant de constater que dans les pays du sud, le libre-échange leur était déjà imposé par la colonisation et que ces pays sont passés à côté de la révolution industrielle.

Ensuite Bairoch étudie plus dans le détail et observe qu’entre 1860 et 1880, à la mort de Friedrich List (apôtre du protectionnisme), le RU, puis dix ans plus tard les pays d’Europe de l’ouest vont baisser peu à peu leurs taxes aux frontières et libéraliser leur commerce. A la même époque, les taxes sur les produits industriels sont d’environ 10% en Europe, mais de 40 à 50 % aux Etats-Unis. Quels sont les résultats ? Les EU, malgré des barrières douanières très fortes, vont connaître dans cette période un décollage économique très rapide et devenir au début du XX° la première puissance économique du monde. En revanche, le rythme de la croissance britannique ralentit nettement dans les années 1870. De même, la valeur totale des exportations britanniques vers l’Europe et les EU diminue sur la décennie. La part des importations britanniques dans le total des 10 pays les plus riches d’Europe passe de 50% à 29% de 1860 à 1913. De même, l’Europe connaît en 1870-73 la grande dépression, et la décennie 70 fut dans l’ensemble une période de net ralentissement de l’activité économique. Enfin, pour tout un tas de raisons, les idées protectionnistes vont reprendre du poil de la bête entre 1880 et 1914. Les barrières douanières vont se redresser et précisément la fin du XIX° et le début du XX° seront marquées par un retour vers des croissances plus fortes et une augmentation assez nette des échanges internationaux. Le point intéressant est que la crise a démarré au point fort du libéralisme douanier et qu’elle ne s’est réellement terminée que vers 1892-94, juste au moment où le retour au protectionnisme devenait effectif en Europe continentale. D’autre part, le seul pays qui n’ait pas adopté de mesures protectionnistes pour se sortir de la crise (le RU) n’a pas vraiment connu de redémarrage économique.

Il poursuit son étude en comparant la croissance de l’Europe de l’ouest après 1945 (période plutôt protectionniste) et la croissance américaine sur la même période (où les EU diminuent leurs barrières douanières) : chacun sait que cette période est marquée par une forte croissance en Europe (les 30 glorieuses) alors que les EU connaissent un rythme de croissance plus lent. On peut également parler du Japon, pays aux barrières douanières très fortes jusqu’à la fin des années 80, avec la croissance pourtant la plus forte du monde. Puis, le Japon, avec son adhésion à l’OMC, diminue ses barrières douanières ; sa croissance stagne, ses exportations aussi et, plus troublant, ses importations aussi. On peut aussi comparer le développement des Philippines et de la Corée : l’un protectionniste avec un Etat fort, l’autre libre-échangiste avec un Etat qui intervient peu dans l’économie. En vingt ans la Corée est devenue un pays émergent ; les Philippines l’un des pays les plus pauvres du monde. On peut comparer des continents comme l’Afrique, à qui on a imposé une ouverture très forte de ses marchés et l’Asie qui a su conserver des barrières douanières. Le rythme de la croissance asiatique est plus soutenu, son poids/hab dans les échanges mondiaux est plus fort que celui de l’Afrique.

Mettons les choses bien au point. Bairoch ne dit pas : protectionnisme = croissance et libre-échange = déclin. Il existe des exemples contraires à ceux que je viens de donner. Il y a surtout beaucoup d’autres facteurs qui entrent en jeu et qui font qu’un pays voit ses exportations augmenter ou stagner, sa croissance ralentir ou augmenter. Mais il démontre qu’il faut tordre le coup à ceux qui disent que le libre-échange stimule forcément l’activité économique, là où le protectionnisme la ralentit. Le résultat de ses travaux montre qu’aucun pays pauvre n’est parvenu à s’industrialiser en supprimant ses barrières douanières. A l’inverse, la totalité des pays riches ont connu un certain décollage industriel (le fameux take off) en période de forte protection douanière.



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