"Puisqu’il faut espérer" Editorial de Politis par par Denis Sieffert publié le 31 mars 2020

lundi 6 avril 2020

Une prise de conscience plus massive des impératifs écologiques et sociaux est possible, qui permettrait de redessiner nos paysages politiques. Cet optimisme raisonné peut se nourrir de quelques arguments. La crise agit comme un terrible révélateur.

Un ministre de l’Économie qui demande aux grandes entreprises de ne pas verser de dividendes à leurs actionnaires, un président qui fait l’apologie de l’État-providence et promet une relocalisation de notre production sanitaire, une présidente de la Commission européenne qui suspend les traités budgétaires européens : il faut se pincer pour y croire. Ces mots sont évidemment bons à entendre, bien qu’ils ne parviennent pas à effacer le passé d’un saccage de l’hôpital public, ni à faire oublier une dramatique pénurie de matériel. Mais que va-t-il rester de ces déclarations quand la pandémie sera enrayée ? De quoi demain sera-t-il fait ?

Il ne s’agit pas de solliciter les imaginaires – de grands livres sans doute s’écriront, et Le Meilleur des mondes, comme chacun sait, a déjà été écrit. Il s’agit de penser dès maintenant le combat qui peut nous épargner le retour de semblables désastres, sanitaires ou climatiques. Il ne faut évidemment pas croire que des leçons rationnelles vont s’imposer d’elles-mêmes. Parce que deux choses au moins ne changeront pas, à coup sûr : ce sont les forces sociales et les lois systémiques qui aujourd’hui dominent le monde. Tout dépendra donc, comme toujours, d’un rapport de force. Le pire n’est pas à exclure. Le pire, ce peut être, demain, un pouvoir qui voudra revenir à marche forcée dans les rails de l’austérité, faisant payer à notre peuple la crise économique géante qui se profile. La double peine en quelque sorte : après le virus, le règlement de compte budgétaire.

Le pire, ce serait, par exemple, que le système de surveillance et de répression qui s’installe ces jours-ci « pour la bonne cause » laisse des traces indélébiles dans notre société. Le pire, ce serait que l’Europe continue de pourrir sur pied, livrée aux égoïsmes nationaux qui prévalent aujourd’hui, comme ils ont prévalu hier lors de la crise grecque, ou face à la question migratoire. Quand les riches pays du Nord (horrible gouvernement néerlandais !) ne veulent pas aider ceux du Sud. Ce serait une Europe définitivement incapable de mutualiser ses ressources financières, sanitaires et industrielles. Mais dans ce tableau, il faut aussi affirmer, haut et fort, qu’il existe quelques raisons d’espérer. Une prise de conscience plus massive des impératifs écologiques et sociaux est possible, qui permettrait de redessiner nos paysages politiques, français et européens. Cet optimisme raisonné peut se nourrir de quelques arguments. La crise agit comme un terrible révélateur des tares du système productiviste. Elle fait éclater au grand jour les aspects les plus sordides de la mondialisation, avec les délocalisations. L’affaire des masques, c’est ça ! Déléguer à la Chine et à l’Inde une partie de notre matériel de santé, pour que quelques grandes entreprises en tirent le meilleur profit ! Qui savait, hormis les spécialistes, que ni la France ni l’Europe n’étaient autonomes en cas de désastre ? Aujourd’hui, chacun est pris à témoin, parfois tragiquement, d’une réalité qui était cachée.

Une grande inconnue subsiste toutefois. Dans quel état l’opinion sortira-t-elle de cette épreuve ? Cela dépendra en grande partie de la durée de la crise et, hélas, de son bilan humain. Cela dépendra aussi, à gauche, de la qualité de l’offre politique. Une partie encore plus importante de nos concitoyens se tournera-t-elle vers Marine Le Pen, ou le politicard de droite Bruno Retailleau, qui, à les entendre, nous auraient évité haut la main la catastrophe ? La démagogie va-t-elle l’emporter ? Ou, à force d’outrance, va-t-elle relégitimer un pouvoir qui va paraître sage ? Une affaire nous montre ces jours-ci que notre société est travaillée par une peur bien compréhensible, mais sordidement exploitée, et mauvaise conseillère. C’est évidemment l’affaire de la chloroquine. Je ne me permettrais pas ici d’émettre un avis sur une question purement scientifique. Et j’entends bien que des malades ou leurs familles peuvent faire à propos de ce médicament une sorte de pari pascalien. On n’est pas sûr qu’il soigne le mal, mais pourquoi ne pas tenter le tout pour le tout ?

Mais il faut se méfier des fausses évidences. Il y aurait apparemment des risques inhérents à la chloroquine elle-même. Il y aurait aussi le risque de ralentir les recherches en d’autres directions. Mais ce qui est détestable, c’est la sortie du débat dans la rue et sur les réseaux sociaux. C’est Marseille contre Paris, façon supporters de football. C’est la droite soudain amourachée de la marginalité. C’est le grand savant rejeté par la corporation parce qu’il n’en a ni le look ni les codes. Le marginal contre l’institution, cible de tous les autres médecins. Le professeur Raoult est devenu, pas tout à fait malgré lui (le voilà qui sort un livre en pleine crise !), le héros des complotistes. À son insu, l’antisémitisme déferle. Tantôt Sanofi entraverait ses travaux parce que la chloroquine ne produirait pas assez de profit« pour les juifs »,tantôt c’est tout le contraire, au prétexte que Sanofi finance l’institut du professeur. Ses laudateurs entretiennent le mythe du grand découvreur transgressif. Pasteur, Freud et Einstein ne sont pas loin. Cet emballement nauséabond dit beaucoup de la misère d’une partie de notre personnel politique. Il dit quelque chose aussi d’une société fragilisée, parce qu’en pleine crise de confiance. Et cela, c’est tout de même le plus terrible bilan de notre gouvernement.
Denis Sieffert

SOURCE de l’édito dans POLITIS ICI

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