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Affaire BRGM-ANTEA : le démantèlement programmé d’un pôle de recherche, par Annie Prot et Rémi Daviau (févr. 2004)

Extrait de la Lettre d’attac 45 n°23, février-mars 2004

A l’heure où l’ensemble de la recherche scientifique publique voit ses crédits et son personnel diminuer drastiquement en dépit des promesses répétées du gouvernement depuis deux ans, le BRGM, lui, a trouvé un moyen simple de renflouer ses fonds : se vendre par morceaux !


(à lire également : "Sous la rigueur sociale, les pouvoirs financiers" - communiqué Attac 45, juillet 2010)

Au début était l’âge d’or

Basé à Orléans-la Source depuis 1975, le BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières) est issu de la fusion, en 1959, des services miniers d’Outre-Mer et le BRGGM (Bureau de Recherche géologique, géophysique et minière de la France métropolitaine). Autant dire que cet organisme a dès le début à la fois la vocation de recherche scientifique, et celle de maintenir la présence française à l’étranger dans un domaine particulièrement stratégique : l’exploitation géologique et minière (1).

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ses employés ne sont pas fonctionnaires : la société est un EPIC (Etablissement Public à caractère Industriel et Commercial), ce qui permet à l’entreprise de financer une partie de son budget par les bénéfices faits sur la commercialisation de ses compétences (gestion de type privée dans le public, donc), et confère aux personnels un statut intermédiaire. Ainsi, le BRGM a un statut ambivalent, et le pourcentage privé/public augmentera régulièrement au gré des aménagement successifs, comme le souligne le principal intéressé : "au fil des ans, la part des activités commerciales a constamment augmenté jusqu’à atteindre, en 1992, 55 % de l’activité totale, situation tout à fait atypique pour un EPIC" (2).

Ainsi, au fur et à mesure de son histoire, et reflétant en cela l’évolution de la politique minière de la France dans le monde, le BRGM mue, diversifie ses activités, s’adapte aux belles idées de son temps. Exemple : à partir de 1978, glissement sémantique opportun, le BRGM devient un "groupe", ce qui permet de ne plus le considérer comme une unité, mais comme un ensemble d’éléments, qui peuvent être rendues autonomes. Sont ensuite créées des filiales - sociétés privées anonymes dont le BRGM est le principal actionnaire (avec, tant qu’à faire, un statut salarial différent de celui des employés du BRGM) dont il sera d’autant plus facile de se séparer par la suite, en particulier certains de ses domaines d’activité fondamentaux comme la prospection minière et l’ingénierie (3)...

Comment on découpe la galette

C’est donc en 1994 que le BRGM filialise son secteur d’ingénierie dans les domaines de l’eau, de l’environnement et de la géotechnique sous le nom d’ANTEA, en en restant propriétaire à 65% (le reste est cédé à une société privée hollandaise, qui lâchera ses parts quelques années plus tard). A l’époque, les directions du BRGM et d’Antea prétendent favoriser une croissance exponentielle. Courbe ascendante dont personne n’a plus jamais eu de nouvelles depuis : bonjour la clairvoyance des décideurs...

Ceci dit, notons que ceux-ci, déjà, ne perdaient pas le nord : la filialisation d’ANTEA fut l’occasion de revoir à la baisse le statut de son personnel, ayant, en bons scientifiques, vérifié le succès de l’expérience en espace clos, avant d’y aligner l’ensemble du BRGM... Ca sera aussi l’occasion d’abandonner, pour prétexte de rendement insuffisant à court terme, certaines activités qui avaient quitté le BRGM pour Antea : en particulier la recherche et le développement, ce qui aura progressivement une conséquence importante sur l’activité de l’ensemble. Le désamour des chercheurs ne tarde d’ailleurs pas à être visible : en 1980, les effectifs au BRGM était d’environ 2200. Après le largage d’Antea, on en dénombre 850.

C’est en mai 2003 que la décision est prise de privatiser entièrement Antea. Cependant, déjà en 2002, une tentative de plan de rachat entier de la société par son PDG (on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même) avait été évitée de justesse ; suite à une réaction syndicale, les Président du BRGM de l’époque avait fait jouer la loi balladurienne de "respiration du secteur public" (en clair, l’encadrement des privatisations : pour mieux respirer, on dégraisse avec délicatesse). Et finalement, l’opération échoue : non pas pour conserver la société dans le giron, mais parce que la valeur de la filiale avait été malencontreusement sous-estimée par son prétendant...

Pour la suite, on va jouer plus fin, car il n’est pas question d’abandonner l’idée. Et c’est donc en mai 2003, que la cession est annoncée. La société repreneur, une certaine Brinon Investissements, apprend-on indirectement, est opportunément née en février 2003 ("une société créée pour l’occasion, dépendant d’une société holding basée au Luxembourg et qui a emporté le marché contre une vingtaine de spécialistes du secteur environnemental") (4)...

En juillet, la CGT-BRGM lance une pétition pour le maintien d’Antea au sein du BRGM, qui recueille 350 signatures sur l’ensemble du groupe. Puis le Comité d’Etablissement du BRGM lance une procédure de droit d’alerte, qui permet de saisir la direction afin d’en savoir plus sur l’acquéreur. Réponse pour le moins désinvolte : rien de bien spécial, les actionnaires de Brinon Investissements sont des individus (dont une vague liste de noms à l’othographe fautive est transmise, visiblement sans grande rigueur...), plus une respectable société française : la SAGEM.

Pourtant, très vite, des informations différentes vont circuler : sociétés financières, sociétés écrans, compagnies pétrolières et paradis fiscaux... Des nouvelles curieusement assez peu reprises (les radios de service public, locales et nationales, s’en font largement l’écho, mais les employés du BRGM et d’Antea doivent écouter RTL et n’ont pas le temps de lire les tracts syndicaux) ; et l’affaire est finalement conclue le 21 novembre 2003.

Dans les vapeurs de pétrole

Alors, qui a mis la main sur Antea, et pourquoi ? Il ressort que ceux qui ont monté Brinon Investissements sont essentiellement des repreneurs chevronnés, dont beaucoup se connaissent déjà, et dont beaucoup sont liés à des groupes financiers nationaux ou transnationaux dont certains œuvrent dans le domaine pétrolier. Ces virtuoses de la finance composent un aréopage qui ne semble pas étouffé par la transparence et le sens civique, si on en croit leurs diverses imbrications et ramifications : emboîtements de sociétés domiciliées dans des paradis fiscaux (Luxembourg...), contacts avec des dynasties pétrolifères africaines (Gabon (vr 5) ; accessoirement, condamnation, pour l’un d’entre eux, pour homicide involontaire et entrave à l’action de la justice... Ceci dit, la composition de Brinon Investissements a déjà évolué à plusieurs reprises depuis l’été dernier, certains individus (mineurs) disparaissant au profit de nouveaux (beaucoup de particules dans tout ça, d’ailleurs) ; c’est bien entendu le mouvement même des modifications, et l’opacité qu’il entraîne, qui est révélateur (6).

Rien d’illégal évidemment ; juste un léger doute sur les motivations de cette élite financière de grande classe, rompue à la défiscalisation des bénéfices, à reprendre une société d’ingénierie (peu de gros sous en vue) ; et, surtout, une grande interrogation sur les raisons qui ont poussé la direction du BRGM à offrir à ces experts de la spéculation financière défiscalisée (pour dire les choses gentiment) une compétence issue de dizaines d’années de travail, de formation et de recherches financées par l’argent public... Et pourquoi avoir dissimulé, l’été dernier, la véritable composition de la société Brinon Investissements ? Qui nous expliquera l’intérêt de cette privatisation ?

Et maintenant ? A la suite de revendications syndicales, les salariés actuels d’Antea verront leur retraite payée par le BRGM ; et les statuts salariaux resteront tels quels durant deux ans. Histoire, sans doute, d’y aller doucement, mais sûrement. Mais vers quoi ? A terme, une révision générale des statuts des employés ? Quant aux autres changements envisageables, ils nous dévoileront peut-être la raison profonde de cette privatisation mystère... Rendez-vous dans deux ans, quand tout ça sera oublié !

Annie Prot & Rémi Daviau, Attac 45

Notes

1) Le plus bel exemple est la découverte du trésor des incas et l’exploitation de son site, Yanacocha (Pérou), extraordinaire gisement d’or, grassement exploré, puis, il y a une quinzaine d’années, revendu à une multinationale américaine - avec, au passage, un préjudice financier de 2 milliards de dollars lourds.

2) Voir http://www.brgm.fr/

3) Avec Antea, l’autre gros morceau qui se détache, c’est à l’occasion de la filialisation puis la privatisation d’activités minières sous le nom de "Lasource", société cédée à un groupe minier australien. Le processus accompli 1994, et là aussi, est loin d’avoir concrétisé les espoirs financiers espérés, c’est le moins qu’on puisse dire (source : site BRGM).

4) "Un fleuron du secteur de l’environnement vendu à un groupe financier" : dépêche AFP du 02/12/2003.

5) "Le pouvoir reste depuis bientôt trente ans concentré entre les mains d’un même homme, qui dispose à sa guise de la richesse clef du Gabon : l’or noir." dans : Le Gabon entre pétrole et démocratie, Stéphane Odzamboga, Monde Diplomatique, février 1997.

6) A noter que des informations non officielles, que nous ne nous permettons pas de reproduire ici, confirment et complètent l’orientation générale du groupe, qui se dessine déjà assez nettement ici.

NB - Pour les graphiques et logos, consultez la version PDF de la Lettre n°23.



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