Le nouvel esprit du capitalisme

BOLTANSKI (Luc) et CHIAPELLO (Eve)
lundi 20 août 2007
par  Sandrine Saule

Gallimard, 1999, 843 p.

L’ouvrage dense et documenté de Luc Boltanski et Eve Chiapello répond à la question suivante : quels sont les changements idéologiques qui ont accompagné les transformations récentes du capitalisme ?

Par esprit du capitalisme, les auteurs entendent une idéologie propre à chaque époque qui justifie l’engagement dans le capitalisme en fournissant, en des termes historiquement très variables, des ressources pour apaiser l’inquiétude suscitée par les trois questions suivantes :

En quoi l’engagement dans les processus d’accumulation capitaliste est-il source d’enthousiasme, y compris pour ceux qui ne seront pas nécessairement les premiers bénéficiaires des profits réalisés ?

Dans quelle mesure ceux qui s’impliquent dans le cosmos capitaliste peuvent-ils être assurés d’une sécurité minimale pour eux et pour leurs enfants ?

Comment justifier, en termes de bien commun, la participation à l’entreprise capitaliste et défendre, face aux accusations d’injustice, la façon dont elle est animée et gérée ?

Mais rappellent les auteurs, le capitalisme est la principale forme historique ordonnatrice de pratiques collectives à être parfaitement détachée de la sphère morale au sens où elle trouve sa finalité en elle-même. La justification du capitalisme suppose donc la référence à des construction d’un autre ordre d’où dérivent des exigences tout à fait différentes de celles imposées par la recherche du profit. Partant de ce constat, Luc Boltanski et Eve Chiapello s’appuie sur le concept de cité, point d’appui normatif pour construire des justifications afin de répondre aux critiques auxquelles le capitalisme est confronté.

Analysant les lignes de force principales sur lesquelles se sont bâties depuis le début du XIXe siècle les principales formes d’anticapitalisme, les auteurs soulignent que toutes se fondent sur l’expérience de l’indignation, mais que celle-ci nécessite un appui théorique et une rhétorique argumentative pour donner de la voix et traduire la souffrance individuelle en des termes faisant référence au bien commun. Quatre sources principales d’indignation sont pointées :

* Le capitalisme source de désenchantement et d’inauthenticité
* Le capitalisme source d’oppression, en tant qu’il s’oppose à la liberté, à l’autonomie et à la créativité des êtres humains.
* Le capitalisme source de misère et d’inégalités
* Le capitalisme source d’opportunisme et d’égoïsme, destructeurs de liens sociaux et des solidarités communautaires.

La difficulté du travail critique est de tenir ensemble ces différents motifs d’indignation et les intégrer dans un cadre cohérent, ce qui amènent les auteurs à distinguer la critique artiste (surtout deux premières sources = mise en avant de la perte du sens)et la critique sociale (surtout les deux dernières sources = théorie de l’exploitation), pas toujours concordantes, quelquefois en tension.

En s’opposant au processus capitaliste, la critique contraint ceux qui en sont les porte-parole à le justifier en terme de bien commun. Le capitalisme incorpore donc une partie des valeurs au nom desquelles il était critiqué. Mais en réponse à la critique, le capitalisme peut également transformer les modes de réalisation du profit de manière que le monde se trouve momentanément désorganisé par rapport aux référents antérieurs et dans un état de forte illisibilité : la critique est alors désarmée.

Cette analyse introductive permet aux auteurs de présenter un modèle de changement, comme jeu à trois termes :

* la critique, paramétrée en fonction de ce qu’elle dénonce et de sa virulence.
* Le capitalisme caractérisé par les dispositifs d’organisation du travail et les façons de faire du profit.
* Le capitalisme en tant qu’il intègre des dispositifs visant à maintenir un écart tolérable entre les moyens mis en œuvre pour générer du profit et des exigences de justice prenant appui sur des conventions reconnues comme légitimes.

Au cœur de ce jeu, se trouve l’esprit du capitalisme, à la fois chambre d’enregistrement, caisse de résonance, creuset où se forme de nouveaux compromis.

Dans une première partie, les auteurs montrent l’émergence d’une nouvelle configuration idéologique en comparant deux corpus de textes de management, le premier des années 1960 et le second des années 1990. Au terme de cette analyse comparative, ils présentent les contours de la cité par projets, logique de justification d’un monde connexionniste, autour des notions-clés de projet, d’activité, de lien et de réseau : l’activité vise à générer des projets ou à s’intégrer dans des projets initiés par d’autres. Mais le projet n’ayant pas d’existence hors de la rencontre, l’activité par excellence consiste à s’insérer dans des réseaux. Le projet est une forme transitoire ajusté à un monde en réseau. La succession des projets en multipliant les connexions et en faisant proliférer les liens a pour effet d’étendre les réseaux. Celui qui n’explore plus les réseaux est menacé d’exclusion. Dans un monde connexionniste, les êtres ont donc pour préoccupation naturelle de se connecter aux autres, d’entrer en relation, de faire des liens. Ils doivent pour cela faire et donner confiance, savoir communiquer, discuter librement, et être capable de s’ajuster aux autres et aux situations. Il faut s’avoir s’engager, être capable d’enthousiasme. (adaptable, flexible, polyvalent, employable, autonome, prenant des risques…)

Le langage de description de monde connexionniste est tiré dans deux directions opposées : vers une thématique de l’action sans sujet, où le seul être qui compte est le réseau dans lequel ce qui passe est de l’ordre anonyme du ça, de l’auto-organisation ; vers un néopersonnalisme qui met l’accent sur des êtres humains à la recherche d’un sens (orientation dominante car c’est sur elle que repose la dimension éthique, normative de la cité par projets).

Dans la seconde partie, les auteurs décrivent les transformations du capitalisme et le désarmement de la critique en répondant à deux questions :

Comment les contestations auxquelles le capitalisme a dû faire face à la fin des années 60 et dans les années 70 ont entraîné une transformation de son fonctionnement et de ses dispositifs ?

Comment la mobilisation sociale de grande envergure qui porte la critique durant la même période a pu disparaître en quelques années au début des années 80 sans crise majeure ?

Luc Boltanski et Eve Chiapello évoquent le rôle de la critique dans le renouvellement du capitalisme, qui a procédé par déplacements, lesquels lui ont permis d’échapper aux contraintes qui avaient été érigées peu à peu en réponse à la critique sociale et ont été possibles sans rencontrer de résistances de grande ampleur parce qu’ils semblaient donner satisfaction à des revendications issues d’un autre courant critique. Ces déplacements du capitalisme ont eu pour effets de réorienter le partage salaires/profit de la valeur ajoutée en faveur des détenteurs de capitaux et de ramener l’ordre dans la production. C’est ainsi en s’opposant au capitalisme social planifié et encadré par l’Etat et en s’adossant à la critique artiste que le nouvel esprit du capitalisme prend progressivement forme à l’issue de la crise des années 60-70.

Pour étayer leur thèse, les auteurs présentent les transformations du monde du travail (flexibilité, externalisation, précarité, intensification du travail, dualisation du salariat, report sur l’Etat des coûts de la mise au travail) au cours des 25 dernières années et les causes de l’affaiblissement de ses défenses (particulièrement la désyndicalisation).

En troisième partie, les auteurs traitent du renouveau de la critique sociale, qui s’appuie sur de nouveaux schèmes d’interprétation (notamment le réseau) et les possibilités d’une relance de la critique artiste.

En conclusion, les deux sociologues rappellent que l’affirmation de la cité par projets n’est qu’une des issues envisageables à la crise idéologique actuelle du capitalisme, l’autre éventualité étant la dégradation croissante des conditions de vie du plus grand nombre, l’augmentation des inégalités sociales et la généralisation du nihilisme politique.


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