"Pourquoi la croissance n’est pas la solution" par Christoffe Aguiton dans le n° 37 de la lettre du Conseil Scientifique

mercredi 15 décembre 2010

Nouveau n° du conseil scientifique toujours aussi intéressant, entre autre l’éditorial ci-dessous

Intégralité de la lettre ICI

"Il y a un paradoxe associé à cette crise : son ampleur, comme les espoirs d’en
sortir, se mesurent selon le taux de croissance du PIB. Tous les économistes
hétérodoxes et/ou atterrés soulignent le risque énorme que les politiques
d’austérité plongent de nouveau l’Europe dans la récession. Et en même temps,
tous les projets alternatifs, à des degrés divers, remettent en cause la croissance.
C’est cette contradiction qu’il faut démêler, pour montrer que la sortie par le haut
ne passe pas par plus de croissance mais par un autre développement"

.

Grow, dammit, grow ! titrait récemment The Economist1. Tout
le dossier est une réflexion sur les meilleurs moyens de
relancer la croissance de la machine capitaliste que l’hebdo
libéral résumait ainsi : réformes structurelles et politiques
macroéconomiques prudentes. Plusieurs études récentes,
émanant notamment du FMI2 montrent en effet que les coupes
budgétaires brident la croissance et que la rilance (rigueur +
relance) de Mme Lagarde est un leurre.

Cette critique « keynésienne » est l’axe du Manifeste des
économistes atterrés3, qui ont parfaitement raison de l’être. Et
leurs propositions, qui consistent notamment à encadrer le
fonctionnement de la finance et à trouver d’autres
financements pour les déficits, sont légitimes et rationnelles.

Cela dit, le fait de souligner le biais récessionniste des politiques menées est une
chose. Mais il n’est pas possible de franchir le pas qui consisterait à faire du retour à
la croissance la solution à tous nos maux. La première raison est qu’il ne suffit pas
de sauter sur sa chaise comme un cabri en disant « croissance ! croissance !
croissance ! » pour que celle-ci soit au rendez-vous. Dans une note consacrée à ce
sujet, Patrick Artus avoue qu’on ne sait pas vraiment comment s’y prendre. Les
obstacles sont bien identifiés mais « il subsiste une très forte incertitude sur les
politiques économiques visant à résoudre ces problèmes »4. On n’a en effet, « que
des idées très incertaines des facteurs explicatifs les plus importants de la faible
croissance des entreprises des pays du Sud de la zone euro : les règles du marché
du travail, la fiscalité, l’éducation ne semblent pas jouer de rôle ». Cette modestie a
au moins le mérite de trancher avec les délires dérégulateurs de Jacques Attali.

Deuxième raison : la croissance a en grande partie quitté les
pays avancés pour devenir l’apanage du reste du monde et
notamment des pays émergents. En 1989 les pays avancés
représentaient 60 % du PIB mondial ; trente ans plus tard, en
2009, ils ne sont plus qu’à 45 %. Sur les dix années précédant
la crise, le PIB a progressé à un rythme annuel de 2,6 % dans
les pays avancés soit à peu près moitié moins que dans le
reste du monde dont la croissance moyenne a été de 5 % par
an. La crise ne fait qu’accentuer ce phénomène. Les dernières
prévisions du FMI pour 2011 donnent une croissance de 2,2 %
dans les pays avancés, et de 6,4 % pour le reste du monde5. Dans ce même
rapport, le FMI pose la question à 1000 dollars : « la croissance lente des économies
avancées induit-elle nécessairement une croissance lente dans les économies


1 « How to grow », The Economist, 9 Octobre 2010.
2 FMI, Recovery, Risk, and Rebalancing, World Economic Outlook October 2010.
3 Manifeste des économistes atterrés.
4 « Pays du Sud de la zone euro : des problèmes bien identifiés ; mais beaucoup
d’incertitudes sur les bonnes solutions », Flash Natixis n°508, 4 octobre 2010.
5 FMI, déjà cité.


émergentes » ? Et la réponse est qu’il y a « de bonnes raisons de penser que les
bonnes performances des économies émergentes vont continuer ».

Troisième raison : la répartition. Admettons qu’il y ait un supplément de croissance
mais que celui-ci soit capté par une fraction réduite de la population, comme c’est
devenu la règle depuis plus de 20 ans. Cela ne change donc rien du point de vue du
niveau de vie de l’immense majorité. La seule différence, c’est qu’on peut espérer
des créations d’emplois supplémentaires. Or, rien ne garantit que ces créations
d’emplois seront pérennes, ce qui n’est pas vérifié à moyen terme en France6. Mais
même en admettant que ce soit le cas, on est dans une situation « à la Malthus » où
le destin des salariés dépend de la consommation des riches. Dans ces conditions,
mieux vaudrait réduire le temps de travail et répartir autrement le revenu que
trimer plus pour une croissance captée par une minorité.

Le fond de la question est que le capitalisme a besoin de croissance et que c’est
avec ce critère qu’il évalue la bonne santé de l’économie. De même qu’on tombe si
on cesse de pédaler, le capitalisme entre en crise quand il ne réussit plus à dégager
des gains de productivité. L’idée d’un état stationnaire du capitalisme est par
conséquent un oxymore. C’est pourtant la référence de critiques de la croissance
comme Herman Daly7, ou plus récemment Tim Jackson8 qui écrit dans son rapport
(par ailleurs passionnant) : « La productivité du capital va probablement baisser.
Les rendements seront moins élevés et étalés sur une période de temps plus
longue. La rentabilité - au sens traditionnel du terme - sera réduite. Cela pose
problème dans une économie fondée sur la croissance, mais n’aurait aucune
importance dans une économie de prospérité ». Mais c’est absurde : le capitalisme
ne peut fonctionner ainsi9 et remettre en cause la croissance, tout en voulant
conserver le capitalisme n’a pas de sens. La critique de la croissance sera
anticapitaliste ou ne sera pas.

Et c’est pourquoi aussi ce système est fondamentalement incapable de traiter la
question climatique. Comment imaginer par exemple un capitalisme qui freinerait
sa rotation et donc sa rentabilité en fabriquant des produits conçus pour durer ?
Comment ne pas constater que l’écotaxe s’est effacée devant la prime à la casse ?

Tous calculs faits, il ne semble pas possible d’atteindre les objectifs de réduction
d’émissions sans freiner drastiquement la croissance. Sur longue période, les
émissions de CO2 augmentent exponentiellement, en phase avec le PIB mondial.
Elles se cumulent et font augmenter la concentration dans l’atmosphère.
Cependant, la progression des émissions de CO2 n’est pas exactement
proportionnelle à celle du PIB, comme le montre l’évolution du volume d’émission
de CO2 par unité de PIB.

Cette intensité-CO2 atteint son maximum à la veille de la première guerre mondiale.
Elle descend ensuite puis remonte après la crise des années 1930 et se stabilise à
un niveau élevé au cours des « Trente glorieuses ». A partir du choc pétrolier de
1973, l’intensité-CO2 se met à baisser pour retrouver aujourd’hui le niveau
enregistré en 1880. Depuis 40 ans, les émissions de CO2 augmentent donc moins
vite que le PIB mondial. Entre 1970 et 2007, ce dernier a progressé au rythme
annuel de 3,5 %, alors que les émissions de CO2 n’ont augmenté « que » de 2 % par
an. L’intensité-CO2 a donc baissé de 1,5 % par an.


6 Et si la croissance ne créait pas d’emplois ?, note hussonet n°23, octobre 2010.
7 Herman Daly, Steady-State Economy, 1991 ; Beyond Growth, 1996.
8 Tim Jackson, Prosperity without growth, Earthscan, 2009. Voir le commentaire de Jacques
Cossart dans son éditorial de la Lettre du Conseil scientifique n°36.
9 Richard Smith, « Beyond growth or beyond capitalism ? », real-world economics review n°53,
june 2010.


La relation de base est donc simple : émissions de CO2 = PIB * intensité-CO2. Elle
permet de calibrer les évolutions du PIB et de l’intensité-CO2 compatibles avec
l’objectif de réduction d’émissions.

Rappelons les objectifs que propose le GIEC. L’objectif minimal est une réduction de
50 % des émissions entre 2000 et 2050. Il correspond à une stabilisation de la
concentration de CO2 à 490 ppm et un réchauffement de 2,4 degrés. L’objectif
ambitieux (et généralement considéré comme réaliste) est une réduction de 85 %
des émissions qui vise à stabiliser la concentration à 450 ppm et à réduire à 2
degrés le réchauffement. Pour atteindre ces objectifs, les émissions de CO2
devraient donc baisser jusqu’en 2050 à un rythme annuel de 2,1 % et 4,8 %
respectivement, alors qu’elles n’ont jamais cessé d’augmenter jusqu’ici (en tout cas
avant la crise).

L’évolution de l’intensité-CO2 est évidemment décisive. On compare ici deux
scénarios : une hypothèse « basse » de réduction au même rythme que celui des 40
dernières années, soit 1,5 % par an, et une hypothèse « haute » d’une réduction
deux fois plus rapide (3 % par an). On peut considérer que même la première
hypothèse est optimiste en ce sens qu’elle postule l’absence de « rendements
décroissants » de la réduction de l’intensité énergétique. Il est possible au contraire
de soutenir que cette réduction sera de plus en plus difficile et que les premières
tonnes de CO2 sont les plus faciles à économiser. Dans l’hypothèse « haute »
(réduction de 3 % par an), l’intensité-CO2 retrouverait en 2050 son niveau du début
de la révolution industrielle.

Malgré son caractère rustique, cette simulation donne des ordres de grandeur
significatifs. L’idée générale qui en ressort est que la réalisation des objectifs du
GIEC est incompatible à des degrés divers avec la poursuite de la croissance10. Dans
le scénario le plus exigeant en matière de réduction d’émissions (- 85 %) et sans
accélération de la tendance à la baisse de l’intensité de CO2, il faudrait que le PIB
mondial baisse de 3,3 % par an, soit de 77 % entre 2007 et 2050 ! Seul le scénario
de réduction de 50 % avec baisse accélérée de l’intensité de CO2 est compatible
avec une croissance positive du PIB mondial de 0,9 %, mais celle-ci devrait de toute
manière être largement inférieure à la tendance observée sur les dernières
décennies.

Les objectifs de réduction de CO2 fixés par le GIEC semblent donc hors d’atteinte, à
moins d’une inflexion monumentale du rythme de croissance, voire d’une inversion.

La crise sociale et écologique appelle donc un renversement de perspective : plutôt
que de chercher les moyens de relancer la croissance pour créer des emplois, il faut
remettre les choses à l’endroit. Autrement dit, partir des besoins sociaux
démocratiquement définis et réfléchir à leur satisfaction optimale, tout en intégrant
les contraintes énergétiques et environnementales. Il ne peut exister de projet
alternatif sans une double remise en cause : d’abord de la répartition des revenus
actuelle, qui fait dépendre le bien-être de la majorité - et notamment l’emploi - du
rendement des actions ; ensuite de la propriété privée, parce que celle-ci
dépossède la société du choix de ses priorités, et fait obstacle à la nécessaire mise
en place d’une planification écologique.


10 pour plus de détail, voir Croissance sans CO2 ?, note hussonet n°24, octobre 2010.



Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 437 / 528695

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Attac dernières  Suivre la vie du site Les rendez-vous d’Attac   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.6 + AHUNTSIC

Creative Commons License