LES MIRAGES DE L’OCCIDENTALISATION DU MONDE

En finir, une fois pour toutes, avec le développement Par Serge Latouche

article du Monde Diplomatique de Mai 2001
vendredi 2 juillet 2004

Présenté comme la solution aux problèmes du Sud, le développement n’est
souvent qu’un autre visage de l’occidentalisation du monde. Qu’il soit
« durable », « soutenable » ou « endogène », il s’inscrit toujours, de
manière plus ou moins violente, dans la logique destructrice de
l’accumulation capitaliste. Il signifie inégalités, destruction de
l’environnement et des cultures. Pourtant, des solutions peuvent être
imaginées, qui prennent en compte la diversité du monde et s’appuient
sur les expériences, menées ici ou là, d’économie non marchande.

Par Serge Latouche
Philosophe. Auteur notamment de L’Autre Afrique, Albin Michel, Paris,
1998, et des Dangers du marché, Presses de Sciences-Po, Paris.

Le « développement » est semblable à une étoile morte dont on perçoit
encore la lumière, même si elle s’est éteinte depuis longtemps, et pour
toujours. Gilbert Rist.

Voici un peu plus de trente ans est née une espérance. Une espérance
aussi grande pour les peuples du tiers-monde que le socialisme l’avait
été pour les prolétariats des pays occidentaux. Une espérance peut-être
plus suspecte dans ses origines et dans ses fondements, puisque les
Blancs l’avaient apportée avec eux avant de quitter les pays qu’ils
avaient pourtant durement colonisés. Mais enfin, les responsables, les
dirigeants et les élites des pays nouvellement indépendants
présentaient à leur peuple le développement comme la solution de tous
leurs problèmes.

Les jeunes Etats ont tenté l’aventure. Avec maladresse, peut-être, mais
ils l’ont tentée, et souvent avec une violence et une énergie
désespérées. Le projet « développementiste » était même la seule
légitimité avouée des élites au pouvoir. Certes, on peut épiloguer à
l’infini pour savoir si les conditions objectives de réussite de
l’aventure moderniste étaient ou n’étaient pas remplies. Sans ouvrir
cet énorme dossier, tout un chacun reconnaîtra qu’elles n’étaient guère
favorables ni à un développement planifié, ni à un développement
libéral.

Le pouvoir des nouveaux Etats indépendants était pris dans d’insolubles
contradictions. Ils ne pouvaient ni dédaigner le développement ni le
construire. Ils ne pouvaient, en conséquence, ni refuser d’introduire
ni réussir à acclimater tout ce qui participe de la modernisation :
l’éducation, la médecine, la justice, l’administration, la technique.
Les « freins », les « obstacles » et les « blocages » de toute nature,
chers aux experts économistes, rendaient peu crédible la réussite d’un
projet qui implique d’accéder à la compétitivité internationale à
l’époque de l’« hypermondialisation ». Théoriquement reproductible, le
développement n’est pas universalisable. D’abord pour des raisons
écologiques : la finitude de la planète rendrait la généralisation du
mode de vie américain impossible et explosif.

Le concept de développement est piégé dans un dilemme : soit il désigne
tout et son contraire, en particulier l’ensemble des expériences
historiques de dynamique culturelle de l’histoire de l’humanité, de la
Chine des Han à l’empire de l’Inca ; et alors il n’a aucune
signification utile pour promouvoir une politique, et il vaut mieux
s’en débarrasser. Soit il a un contenu propre et définit alors
nécessairement ce qu’il possède de commun avec l’expérience occidentale
du « décollage » de l’économie telle qu’elle s’est mise en place depuis
la révolution industrielle en Angleterre dans les années l750-1800.
Dans ce cas, quel que soit l’adjectif qu’on lui accole, son contenu
implicite ou explicite réside dans la croissance économique,
l’accumulation du capital avec tous les effets positifs et négatifs que
l’on connaît.

Or, ce noyau dur, que tous les développements ont en commun avec cette
expérience-là, est lié à des « valeurs » qui sont le progrès,
l’universalisme, la maîtrise de la nature, la rationalité quantifiante.
Ces valeurs, et tout particulièrement le progrès, ne correspondent pas
du tout à des aspirations universelles profondes. Elles sont liées à
l’histoire de l’Occident et recueillent peu d’écho dans les autres
sociétés (2). Les sociétés animistes, par exemple, ne partagent pas la
croyance dans la maîtrise de la nature. L’idée de développement est
totalement dépourvue de sens et les pratiques qui l’accompagnent sont
rigoureusement impossibles à penser et à mettre en oeuvre parce
qu’impensables et interdites (3). Ces valeurs occidentales sont
précisément celles qu’il faut remettre en question pour trouver une
solution aux problèmes du monde contemporain et éviter les catastrophes
vers lesquelles l’économie mondiale nous entraîne.

Le développement a été une grande entreprise paternaliste (« les pays
riches assurent l’essor des pays les moins avancés ») qui a occupé
approximativement la période des « trente glorieuses » (1945-1975).
Conjugué transitivement, le concept a fait partie de l’ingénierie
sociale des experts internationaux. C’était toujours les autres qu’il
fallait développer. Tout cela a fait faillite. En témoigne le fait que
l’aide fixée à 1 % du produit intérieur brut (PIB) des pays de
l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE),
lors de la première décennie du développement des Nations unies en
l960, réajustée à la baisse à 0,70 % en l992 à Rio et en l995 à
Copenhague, n’atteint pas les 0,25 % en 2000 ! (4) En témoigne aussi le
fait que la plupart des instituts d’études ou des centres de recherches
spécialisés ont fermé leurs portes ou sont moribonds.

La crise de la théorie économique du développement, annoncée dans les
années 1980, est en phase terminale : on assiste à une vraie
liquidation ! Le développement ne fait plus recette dans les enceintes
internationales « sérieuses » : Fonds monétaire internationale (FMI),
Banque mondiale, Organisation mondiale du commerce (OMC), etc. Au
dernier forum de Davos, la « chose » n’a même pas été évoquée. Il n’est
plus revendiqué au Sud que par certaines de ses victimes et leurs bons
samaritains : les organisations non gouvernementales (ONG) qui en
vivent (5). Et encore ! La nouvelle génération des « ONG sans
frontières » a axé le charity business plus sur l’humanitaire et
l’intervention d’urgence que sur l’essor économique.

Toutefois, le développement a moins été victime de sa faillite,
pourtant incontestable au Sud, que de son succès au Nord. Ce
« retrait » conceptuel correspond au déplacement engendré par la
« mondialisation » et par ce qui se joue derrière cet autre slogan
mystificateur. Le développement des économies nationales devait
déboucher presque automatiquement sur la transnationalisation des
économies et sur la globalisation des marchés.

Dans une économie mondialisée, il n’existe pas de place pour une
théorie spécifique destinée au Sud. Toutes les régions du monde
désormais sont « en développement » (6). A un monde unique correspond
une pensée unique. L’enjeu de ce changement n’est autre que la
disparition de ce qui donnait une certaine consistance au mythe
développementiste, à savoir le trickle down effect c’est-à-dire le
phénomène de retombées favorables à tous.

Colonisation des imaginaires

La répartition de la croissance écono mique au Nord (avec le compromis
keynéso-fordiste), et même celles de ses miettes au Sud, assurait une
certaine cohésion nationale. Les trois D (déréglementation,
décloisonnement, désintermédiation) ont fait voler le cadre étatique
des régulations, permettant ainsi au jeu des inégalités de s’étendre
sans limites. La polarisation de la richesse entre les régions et entre
les individus atteint des sommets inusités. Selon le dernier rapport du
Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), si la
richesse de la planète a été multipliée par six depuis l950, le revenu
moyen des habitants de 100 des 174 pays recensés est en pleine
régression, de même que l’espérance de vie (voir encadré page 7). Les
trois personnes les plus riches du monde ont une fortune supérieure au
PIB total des 48 pays les plus pauvres ! Le patrimoine des 15 individus
les plus fortunés dépasse le PIB de toute l’Afrique subsaharienne.
Enfin, les avoirs des 84 personnes les plus riches surpasse le PIB de
la Chine avec son 1,2 milliard d’habitants !

Dans ces conditions, il n’est plus question de développement, seulement
d’ajustement structurel. Pour le volet social, on fait largement appel
à ce que Bernard Hours appelle joliment un « samu mondial » dont les
ONG humanitaires, les urgenciers sont l’outil capital (7). Toutefois,
si les « formes » changent considérablement (et pas seulement elles),
tout un imaginaire reste bien en place. Si le développement n’a été que
la poursuite de la colonisation par d’autres moyens, la nouvelle
mondialisation, à son tour, n’est que la poursuite du développement par
d’autres moyens. L’Etat s’efface derrière le marché. Les Etats-nations
du Nord qui s’étaient déjà fait plus discrets avec le passage de témoin
de la colonisation à l’indépendance quittent le devant de la scène au
profit de la dictature des marchés (qu’ils ont orga nisée...) avec leur
instrument de gestion, le FMI, qui impose les plans d’ajustement
structurels. On retrouve toujours l’occidentalisation du monde avec la
colonisation de l’imaginaire par le progrès, la science et la
technique. L’économicisation et la technicisation sont poussées à leur
point ultime. La critique théorique et philosophique radicale menée
courageusement par un petit nombre d’intellectuels marginaux (Cornélius
Castoriadis, Ivan Illich, François Partant, Gilbert Rist, en
particulier) a contribué au glissement rhétorique mais n’a pas débouché
sur une remise en cause des valeurs et des pratiques de la modernité.

Si la rhétorique pure du développement et la pratique qui lui est liée
de l’« expertocratie » volontariste ne fait plus recette, le complexe
des croyances eschatologiques en une prospérité matérielle possible
pour tous, qu’on peut définir comme le « développemen tisme », reste
intact.

La survie du développement à sa mort est surtout manifeste travers les
critiques dont il a été l’objet. Pour tenter d’en conjurer magiquement
les effets négatifs, on est entré en effet dans l’ère des
développements « à particule » (8). On a vu des développements « auto
centrés », « endogènes », « participa tifs », « communautaires »,
« intégrés », « authentiques », « autonomes et populaires »,
« équitables » sans parler du développement local, du
micro-développement, de l’endo-développement et même de
l’ethno-développement ! Les humanistes canalisent ainsi les aspirations
des victimes. Le développement durable est la plus belle réussite dans
cet art du rajeunissement des vieilles lunes. Il constitue un bricolage
conceptuel, visant à changer les mots à défaut de changer les choses,
une monstruosité verbale par son antinomie mystificatrice. Le
« durable » est alors ce qui permet au concept de survivre.

Dans toutes ces tentatives pour définir un « autre » développement ou
un développement « alternatif », il s’agit de guérir un « mal » qui
atteindrait le déve loppement de façon accidentelle et non congénitale.
Quiconque ose s’attaquer au développementisme se voit rétorquer qu’il
se trompe de cible. Il ne s’en serait pris qu’à certaines formes
dévoyées, au « mal-développement ». Mais ce monstre repoussoir créé
pour l’occasion n’est qu’une chimère aberrante. Dans l’imaginaire de la
modernité, en effet, le mal ne peut pas atteindre le développement pour
la bonne raison qu’il est l’incarnation même du Bien. Le « bon »
développement, même s’il ne s’est jamais réalisé nulle part, est un
pléonasme parce que par définition développement signifie « bonne »
croissance, parce que la croissance, elle aussi, est un bien et
qu’aucune force du mal ne peut prévaloir contre elle. C’est l’excès
même des preuves de son caractère bénéfique qui révèle le mieux
l’escroquerie du concept, flanqué ou non d’une particule.

Il est clair que c’est le « développement réellement existant » - de la
même manière qu’on parlait du « socialisme réel » -, celui qui domine
la planète depuis deux siècles, qui engendre les problèmes sociaux et
environne mentaux actuels : exclusion, surpopulation, pauvreté,
pollutions diverses, etc. Le développementisme exprime la logique
économique dans toute sa rigueur. Il n’existe pas de place, dans ce
paradigme, pour le respect de la nature exigé par les écologistes ni
pour le respect de l’être humain réclamé par les humanistes.

Le développement réellement existant apparaît alors dans sa vérité, et
le développement « alternatif » comme une mystification. En accolant un
adjectif, il ne s’agit pas vraiment de remettre en question
l’accumulation capitaliste, tout au plus songe-t-on à adjoindre un
volet social ou une composante écologique à la croissance économique
comme on a pu naguère lui ajouter une dimension culturelle. En se
focalisant sur les conséquences sociales, comme la pauvreté, les
niveaux de vie, les besoins essentiels, ou sur les nuisances apportées
à l’environnement, on évite les approches holistes ou globales d’une
analyse de la dynamique planétaire d’une mégamachine techno-économique
qui fonctionne à la concurrence généralisée sans merci et désormais
sans visage.

Dès lors, le débat sur le mot déve loppement prend toute son ampleur.
Au nom du développement « alternatif », on propose, parfois,
d’authentiques projets antiproductivistes, anticapitalistes très divers
qui visent à éliminer les plaies du « sous-dévelop pement » et les
excès du « mal-déve loppement » ou plus simplement les conséquences
désastreuses de la mondialisation. Ces projets d’une société conviviale
n’ont pas plus à voir avec le développement que l’« âge d’abondance des
sociétés primitives » ou que les réussites humaines et esthétiques
remarquables de certaines sociétés pré-industrielles qui ignoraient
tout du développement (9).

L’autre nom de la guerre économique

En France même, nous avons vécu cette expérience en vraie grandeur
d’un développement « alternatif ». C’est la modernisation de
l’agriculture entre l945 et l980, telle qu’elle a été programmée par
des technocrates humanistes et mise en oeuvre par des ONG chrétiennes,
jumelles de celles qui sévissent dans le tiers-monde (10). On a assisté
à la mécanisation, la concentration, l’industrialisation des campagnes,
à l’endettement massif des paysans, à l’emploi systématique de
pesticides et d’engrais chimiques, à la généralisation de la
« malbouffe »...

Qu’on le veuille ou non, le développement ne saurait être différent de
ce qu’il a été et est : l’occidentalisation du monde. Les mots
s’enracinent dans une histoire ; ils sont liés à des représentations
qui échappent, le plus souvent, à la conscience des locuteurs, mais qui
ont prise sur nos émotions. Il y a des mots doux, des mots qui donnent
du baume au coeur et des mots qui blessent. Il y a des mots qui mettent
un peuple en émoi et bouleversent le monde. Et puis, il y a des mots
poison, des mots qui s’infiltrent dans le sang comme une drogue,
pervertissent le désir et obscurcissent le jugement. Développement est
un de ces mots toxiques. On peut, certes, proclamer que désormais un
« bon développement, c’est d’abord valoriser ce que faisaient les
parents, avoir des racines (11) », c’est définir un mot par son
contraire. Le développement a été, est, et sera d’abord un
déracinement. Partout il a entraîné un accroissement de l’hétéronomie
au détriment de l’autonomie des sociétés.

Faudra-t-il attendre encore quarante ans pour qu’on comprenne que le
développement c’est le développement réellement existant ? Il n’y en a
pas d’autre. Et le développement réellement existant, c’est la guerre
économique (avec ses vainqueurs bien sûr, mais plus encore ses
vaincus), le pillage sans retenue de la nature, l’occidentalisation du
monde et l’uniformisation planétaire, c’est enfin la destruction de
toutes les cultures différentes.

C’est pourquoi le « développement durable », cette contradiction dans
les termes, est à la fois terrifiant et désespérant ! Au moins avec le
développement non durable et insoutenable, on pouvait conserver
l’espoir que ce processus mortifère aurait une fin, victime de ses
contradictions, de ses échecs, de son caractère insupportable et du
fait de l’épuisement des ressources naturelles...

On pouvait ainsi réfléchir et travailler à un après-développement,
bricoler une post-modernité acceptable. En particulier réintroduire le
social, le politique dans le rapport d’échange économique, retrouver
l’objectif du bien commun et de la bonne vie dans le commerce social.
Le développement durable, lui, nous enlève toute perspective de sortie,
il nous promet le développement pour l’éternité !

L’alternative ne peut prendre la forme d’un modèle unique.
L’après-développement est nécessairement pluriel. Il s’agit de la
recherche de modes d’épanouissement collectif dans lesquels ne serait
pas privilégié un bien-être matériel destructeur de l’environnement et
du lien social. L’objectif de la bonne vie se décline de multiples
façons selon les contextes.

En d’autres termes, il s’agit de reconstruire de nouvelles cultures.
Cet objectif peut s’appeler l’umran (épanouissement) comme chez Ibn
Kaldûn, swadeshi-sarvodaya (amélioration des conditions sociales de
tous) comme chez Gandhi, ou bamtaare (être bien ensemble) comme chez
les Toucouleurs... L’important est de signifier la rupture avec
l’entreprise de destruction qui se perpétue sous le nom de
développement ou de mondialisation. Pour les exclus, pour les naufragés
du développement, il ne peut s’agir que d’une sorte de synthèse entre
la tradition perdue et la modernité inaccessible. Ces créations
originales dont on peut trouver ici ou là des commencements de
réalisation ouvrent l’espoir d’un après-développement.

Serge Latouche.

Le Monde Diplomatique


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