Désobéir à la loi pour que vive la démocratie |7 févr. 2018| Par thomas coutrot dans son blog sur Médiapart

samedi 10 février 2018

Sur plaintes d’Apple et de BNP Paribas, les militant.e.s d’Attac se retrouvent ces jours-ci devant les juges. Attac ne porte pourtant pas la désobéissance civile dans ses gènes, loin de là. Il faut chercher l’origine de cette métamorphose dans l’involution démocratique de nos sociétés. Une tribune de Thomas Coutrot et Aurélie Trouvé.

Sur plaintes déposées par Apple et BNP Paribas, les militant.e.s d’Attac se retrouvent ces jours-ci devant les juges. Pour protester contre l’évasion fiscale qui saigne à blanc les budgets publics, elles et ils ont consciemment enfreint la loi, en prélevant des chaises dans des dizaines d’agences bancaires ou en occupant pacifiquement des Apple Stores. Le 6 février Nicole Briend a comparu devant le tribunal de Carpentras- qui a renvoyé l’affaire à juin - pour "vol en réunion" et le 12 février c’est l’association dans son ensemble qui est assignée en référé devant le tribunal de grande instance de Paris. Pourquoi cette association altermondialiste fort raisonnable, qui pratique depuis vingt ans l’éducation populaire contre la domination financière, s’adonne-t-elle désormais à la désobéissance civile à grande échelle ?

Depuis vingt ans et malgré le séisme de la crise de 2008, les pouvoirs financiers n’ont cessé d’approfondir leur domination. L’oligarchie économique a fusionné avec la classe politique et exerce directement le pouvoir. L’élection d’Emmanuel Macron l’illustre parfaitement, mais on peut en dire autant, mutatis mutandis, de Donald Trump, Recep Erdogan, Vladimir Poutine ou Xi Jinping. En France le choix du second tour de 2017 opposait le héraut de la mondialisation libérale à la tenante de la régression xénophobe : la soumission aux lois de la concurrence mondiale versus l’allégeance aux valeurs traditionnelles du « travail, famille, patrie » - d’ailleurs assumées sans complexe par la droite dite républicaine.

Chacun des termes de cette pseudo-alternative renforce l’autre dans une complicité perverse : plus les élites, dotées de toutes sortes de capitaux, ouvrent la société aux grands vents des marchés mondiaux, plus des segments importants des classes populaires et moyennes recherchent la protection – illusoire – de la frontière et de l’identité. Et la présence de l’extrême-droite au second tour garantit (jusqu’à quand ?) au candidat de l’oligarchie son élection dans un fauteuil.

Dans ce contexte la désobéissance civile – quand elle est encore possible, ce qui n’est pas le cas en Turquie, en Russie ou en Chine – constitue une ressource précieuse pour la démocratie. Réquisitionner des chaises dans des agences bancaires, bloquer quelques heures un magasin, ce n’est évidemment pas voler ou vandaliser : c’est rendre visible en la théâtralisant l’absurdité d’une situation où les plus puissantes entreprises de notre pays disposent impunément de milliers de filiales dans les paradis fiscaux, sans aucune réaction des pouvoirs publics. Où la plus grande multinationale du monde se refuse à payer ses impôts en Europe et accumule des centaines de milliards de dollars dans ces mêmes paradis fiscaux, tout en pillant les ressources minières africaines et en programmant cyniquement l’obsolescence de ses smartphones. Et où la République leur déroule le tapis rouge, à Versailles et ailleurs.

L’objectif n’est pas de convertir Apple ou BNP Paribas à l’éthique, mais de rendre tangible aux yeux du grand public la collusion entre ces multinationales et nos gouvernants et d’entamer la résignation. Il s’agit de montrer le principe démocratique en action : par leurs actes, celles et ceux qui désobéissent proclament que non, les lois de la cité ne découlent pas d’une quelconque science économique ni d’une vérité révélée, elles ne trouvent pas leur fondement dans une transcendance du marché ou de la tradition, elles ne sont pas justifiées par l’accumulation de pouvoir et de capital, mais doivent résulter d’une délibération consciente entre citoyen.ne.s, seul.e.s habilité.e.s à décider de la manière dont doit être organisée leur vie commune.

La démocratie ne se résume pas au ronronnement des procédures parlementaires ni au fonctionnement paisible des institutions libérales, surtout à l’heure où la concentration des pouvoirs en fait de plus en plus un théâtre d’ombres. Toute société est traversée d’inégalités et de dominations : comme le souligne Jacques Rancière, la démocratie est le mouvement permanent par lequel les groupes sociaux dominés viennent dérégler le jeu bien réglé des pouvoirs pour y faire entendre leurs voix. Sans grèves – même sauvages – pas de sécurité sociale, sans avortements clandestins pas de loi Veil, sans arrachage de plants OGM pas de contrôle sanitaire… Et visiblement, sans actions citoyennes fortes, pacifiques mais déterminées, pas de lutte résolue contre l’évasion fiscale et l’obsolescence programmée. Dans notre société de plus en plus violemment inégalitaire, ces actions pacifiques sont un recours légitime et incontournable pour commencer à reconstruire un pouvoir citoyen. La justice doit reconnaître leur légitimité, comme elle l’a déjà fait en relaxant Jon Palais, il y a un an, lors du premier procès de faucheurs de chaises.

Thomas Coutrot (membre d’Attac), Aurélie Trouvé (porte-parole d’Attac)

SOURCE


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 8 / 486182

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Dossiers  Suivre la vie du site Impôts, Taxations globales, Paradis Fiscaux   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.6 + AHUNTSIC

Creative Commons License