"La vie au ralenti, journal d’un confiné (28)" par Jean-Marie Harribey |13/04/2020| dans le blog de Jean-Marie Harribey dans Alternatives Economiques

lundi 13 avril 2020

Sa Très Gracieuse Majesté nous écrit par la voie de la Banque d’Angleterre.

Il y a deux jours, je terminais mon journal en apprenant que la Banque d’Angleterre avait décidé de financer directement les dépenses publiques de l’État pour sortir l’économie de sa paralysie. Je me fiais aux informations rapportées dans la presse française. Depuis, la déclaration officielle de la banque centrale britannique est connue [1]. What the Bank of England said ? In the Shakespeare’s language, of course.

« Le Trésor de Sa Majesté et la Banque d’Angleterre sont convenus de prolonger l’utilisation de la facilité offerte par le compte du gouvernement auprès de la banque centrale (the Ways and Means, W&M) établie depuis longtemps. À titre temporaire, cela fournira une source de liquidités à court terme supplémentaires au gouvernement si nécessaire...

...pour lisser ses flux de trésorerie et soutenir le fonctionnement ordonné des marchés, pendant la période de perturbation du Covid-19. Le gouvernement continuera d’utiliser les marchés comme sa principale source de financement et sa réponse au Covid-19 sera entièrement financée par des emprunts supplémentaires dans le cadre des opérations normales de gestion de la dette. Toute utilisation du W&M sera temporaire et à court terme. En plus de lisser temporairement les flux de trésorerie du gouvernement, la facilité du W&M soutient la fonction de marché en minimisant l’impact immédiat de la levée de fonds supplémentaires sur les marchés des obligations publiques et de la livre sterling. La facilité du W&M est le découvert préexistant du gouvernement à la Banque. Toutes les avances seront remboursées dès que possible avant la fin de l’année. Le Trésor de Sa Majesté, l’Office de gestion de la dette et la Banque d’Angleterre continueront de coopérer étroitement pour soutenir le bon fonctionnement des marchés des bons du Trésor et de la livre sterling. »

Il ressort de cette déclaration trois choses : 1) que la Banque d’Angleterre pourra financer directement des dépenses publiques ; 2) mais que ce ne sera qu’à titre temporaire et pour des opérations liées aux conséquences du Covid-19 ; 3) et que la source normale du financement des dépenses publiques reste l’endettement auprès des marchés financiers.

Ainsi, les normes néolibérales concernant l’utilisation du crédit et la création de monnaie ne sont pas remises en cause. Il n’empêche qu’un tabou a sauté : celui de l’impossibilité quasiment congénitale pour une banque centrale de financer directement les États. En particulier trois arguments présentés comme irréfutables par les tenants de l’orthodoxie ont révélé leur vacuité.

Le premier d’entre eux est que les fonds propres d’une banque centrale ne suffiraient jamais à éponger les déficits abyssaux des États. C’est confondre une banque centrale et une banque ordinaire. La première a, dans son principe même, dans sa raison d’être, la possibilité d’émettre, autant que nécessaire, la monnaie légale, la monnaie ultime en dessous de laquelle peuvent être émises les monnaies de crédit par les banques ordinaires, ces dernières étant obligées de compenser leurs engagements réciproques en monnaie issue de la banque centrale. Cette opération de compensation s’effectuant par le biais du compte que chaque banque ordinaire possède à la banque centrale, de même que le Trésor public.

La capacité qu’a la banque centrale d’augmenter à volonté les lignes de crédit grossit évidemment son bilan. À son actif figurent les titres financiers privés et publics qu’elle a consenti à acheter ou à prendre en pension, ce qui correspond aux créances sur l’économie privée, sur l’État, sur le reste du monde (réserves d’or et de devises) ; à son passif figurent la monnaie fiduciaire en circulation (billets et pièces) et les réserves des banques ordinaires soit obligatoires, soit en dépôts. Que fait une banque centrale lorsqu’elle estime que son bilan a trop gonflé ? Elle peut revendre les titres qu’elle avait en pension. Elle peut aussi rayer d’un trait de plume les titres publics qu’elle possède : cela s’appelle une annulation de la dette publique, partiellement ou totalement. Elle peut aussi, ce qui est équivalent, transformer cette dette en dette perpétuelle à taux zéro, jamais remboursée ou constamment renouvelée. Ce type d’annulation s’est produit après chaque grand cataclysme, comme par exemple les guerres mondiales. C’est ce que les gouvernements néolibéraux, le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne et tous les banquiers ont refusé aux pays en développement des années 1980 à aujourd’hui ou à la Grèce en 2015.

Le deuxième argument répété en boucle par les tenants de l’orthodoxie monétaire contre le financement direct des dépenses publiques par la banque centrale était qu’aucun agent économique ne serait prêt à acheter des obligations publiques qui ne rapporteraient rien. Mais cette objection n’a aucun sens puisque, par définition, les obligations publiques seraient prises dès leur émission par la banque centrale. Autrement dit, dans le cas où la banque centrale met en œuvre son monopole de la monnaie ultime, il n’y a pas besoin de mobiliser l’épargne existante. Cette croyance en la nécessité d’une épargne préalable pour financer les investissements (publics ou privés) est un résidu de la théorie classique qui n’a jamais été complètement expurgé de la théorie économique. On en retrouve la trace dans toutes les variantes de l’orthodoxie, qu’elles soient théoriques ou pratiques comme chez les dirigeants de la Bundesbank allemande.

Le troisième argument contre le financement direct des dépenses publiques par la banque centrale est illustré par l’épouvantail de la « planche à billets ». Bien sûr, lorsque la banque centrale accorde un crédit à l’Etat ou lorsqu’elle achète sur le marché secondaire des titres déjà émis, elle crédite les comptes de l’État ou des banques. La planche à billets n’est qu’une métaphore pour souligner le risque inflationniste. Mais ce risque est inexistant dès lors que des forces de travail et des équipements productifs sont inemployés ou que, comme aujourd’hui, l’économie est paralysée.

Tout l’argumentaire entendu depuis plusieurs décennies s’effondre. Finalement, très pragmatiques sont les banques centrales des États-Unis, d’Angleterre et du Japon qui se débarrassent des dogmes, ne serait-ce que temporairement, car ce qu’il fallait démontrer est fait. La plus longue et la plus réticente à changer sa pratique fut la Banque centrale européenne. Mais, même elle a dû en rabattre. La BCE détient aujourd’hui environ 1000 milliards d’euros de titres publics et compte presque doubler ce montant d’ici la fin de 2020.[2] De ce fait, la monétisation des déficits publics (ou financement monétaire de ceux-ci) n’est plus objet de débat, elle est entrée dans les faits.[3]

Le financement direct des déficits publics par la banque centrale est donc, lorsque c’est nécessaire, alternatif à tous les artifices qui aboutissent au final à emprunter sur les marchés financiers, que soit via des eurobonds ou via le Mécanisme européen de stabilité, deux mécanismes qui sont peut-être un moindre mal en esquissant une petite mutualisation des dettes, mais qui maintiennent la dépendance à l’égard des marchés financiers.[4]

L’arrêt brutal de l’économie capitaliste mondiale est donc l’occasion de remettre tout à plat :

- le type de redémarrage de l’économie souhaitable : comme avant ou bien en centrant sur les productions utiles avec une portée sociale et écologiste ?
- le type de fiscalité : réduction des impôts sur les riches pour créer artificiellement des déficits publics de manière à nourrir les marchés financiers avides d’obligations publiques ou bien établissement d’une progressivité nette de l’imposition des revenus et des patrimoines en même temps qu’un frein à la circulation du capital, la fin des paradis fiscaux et de la fraude et de l’évasion fiscales ?
- la politique monétaire : des banques centrales qui ont pour seul objectif de protéger la rente financière ou bien qui sont le prêteur en dernier ressort de toute la société (dont l’État et les collectivités publiques) ?

Que Sa Très Gracieuse Majesté soit remerciée de nous avoir écrit.

« Le Roi : Il en sera fait ainsi : la folie chez les grands ne doit pas rester sans surveillance.

[...]

Hamlet : Ne soyez pas non plus trop châtié, mais que votre propre discernement soit votre guide : mettez l’action d’accord avec la parole, la parole d’accord avec l’action, en vous appliquant spécialement à ne jamais violer la nature ; car toute exagération s’écarte du but du théâtre, qui, dès l’origine comme aujourd’hui, a eu et a encre pour objet d’être le miroir de la nature, de montrer à la vertu ses propres traits, à l’infamie sa propre image, et à chaque âge, à chaque transformation du temps, sa figure et son empreinte. »

William Shakespeare, Hamlet, « Le second Hamlet », Acte III, scène II, traduction de François-Victor Hugo, Paris, Pagnère-Libraire-Éditeur, 1859-1866, dans Œuvres complètes, 2015, p. 280 et 281.

[1] Bank of England, « News release, Press Office : HM Treasury and Bank of England announce temporary extension to Ways and Means facility », 9 avril 2020.

[2] Voir Christian Chavagneux, « Qui va payer les dettes de la crise ? », 2 avril, 2020.

[3] Voir les textes de ce « journal d’un confiné » numérotés 8, 21, 22, 25 et 26.

[4] Voir notamment les textes numérotés 25 et 26.

SOURCE dans le blog de Jean-Marie Harribey ICI]


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