Autour du rapport Landau et des propositions de Chirac et de Lula au mini sommet de Whashington

"La maison brûle, oui, et Chirac regarde ailleurs"

Diverses informations et commentaires : Attac France, Politis, le CADTM France avec Damien Millet etc.
mardi 28 septembre 2004

Attac France : Poursuite des luttes pour des taxes mondiales

Lors des rencontres qui ont eu lieu avec le Président de la République, pour préparer la réunion du G8 à Evian, les association civiles, dont Attac, avaient indiqué à Jacques Chirac qu’il serait bien avisé de provoquer une réflexion, devant déboucher sur une action, quant à une nécessaire fiscalité internationale. Cette demande a porté ses fruits puisqu’en octobre 2003, Jacques Chirac décidait de créer un groupe de travail de 14 personnes réunies autour de Jean-Pierre Landau, inspecteur général des finances. Attac a été invitée à se joindre à ce groupe de travail comme il en avait été rendu compte à l’époque. C’est le secrétaire général de Conseil Scientifique, Jacques Cossart, qui a été désigné pour participer aux travaux qui se sont déroulés sur près de 10 mois et au cours desquels deux rencontres de plusieurs heures ont eu lieu avec Jacques Chirac. Ce rapport, que vous pouvez trouver sur le site Attac
vient d’être publié à la documentation française dans la collection "rapports officiels" sous le titre "Les nouvelles contributions financières internationales" (septembre 2004). Cette publication a donné lieu à une conférence de presse qui s’est tenue le 14 septembre 2004 à laquelle le représentant d’Attrac a participé. On trouvera ci-dessous la teneur des interventions de Jacques Cossart à cette occasion.

" Attac a accepté de participer à ce groupe de travail tant il aurait été incompréhensible qu’elle ne profite pas d’une telle tribune pour mieux faire connaître ses analyses et ses propositions. Elle ne le regrette pas dans la mesure où le groupe a écouté avec beaucoup d’attention lesdites positions et en a retenu plusieurs. Mon premier étonnement et ma grande satisfaction est de constater que ce groupe, si divers, est arrivé, à un constat unanime : le mondialisation actuelle provoque une croissance considérable des inégalités dans de très nombreux domaines. Face à ces conséquences dommageables et dangereuses, et pour mobiliser les ressources capables d’y rmédier, une fiscalité internationale est possible et nécessaire. Il faut, eu égard à la qualité du travail produit, signaler les grandes probité et intelligence du Président du groupe, Jean-Pierre Landau. Participer à un tel groupe ne veut, évidemment, pas signifier, qu’Attac absoudrait le gouvernement français sur sa politique. Ce n’est pas le lieu, ici, d’aborder ces questions mais si vous m’interrogez, je pourrais, par exemple, vous dire que soutenant les orientations fiscales de la présidence française en matière internationale, nous réprouvons fermement ce qui se fait au plan national dans ce domaine. Je voudrais aussi dire que ce qui arrive à mon camarade François Dufour, vice-président d’Attac, convoqué devant la Justice avec nombre de ses amis, nous laisse stupéfaits mais pas inactifs. S’il fallait faire une priorité dans les dispositions fiscales à prendre de toute urgence au plan international, Attac proposerait les axes suivants :
- une fiscalité sur l’ensemble des mouvements financiers, y compris les changes bien entendu ;
- une fiscalité sur le revenu des multinationales ;
- une fiscalité de nature écologique, en particulier sur les transports aériens et maritimes. S’agissant du réalisme politique de ces propositions à propos duquel plusieurs d’entre-vous s’interrogent, il dépendra que l’action des peuples, vous pouvez compter sur le mouvement altermondialiste, et en son sein, Attac, pour peser de tout son poids. S’agissant de la progression des idées en la matière, il faut souligner que, à l’invitation des Présidents Lula et Chirac, plus de 50 chefs d’Etats se retrouvent à New-York lundi 20 septembre prochain pour étudier un rapport quadri-partite (Brésil, Chili, Espagne et France) qui s’inspire très largement du rapport Landau (qui sera d’ailleurs remis aux diverses délégations). "

Jacques Cossart, secrétaire général du Conseil scientifique.


Riches idées pour l’impôt mondial par Christian LOSSON

Un rapport français propose des mesures innovantes pour aboutir à une fiscalité internationale.
mercredi 15 septembre 2004 (Liberation - 06:00)

Jacques Chirac, vu d’ici, persifle et signe-t-il ? Ou soigne-t-il, vu d’ailleurs, ses habits de Robin des bois planétaire ? Alors que la fiscalité made in France rogne ses vertus égalitaires, le chef de l’Etat tient dur comme fer à la création d’un impôt mondial. Et milite pour une redistribution d’« une fraction des richesses créées par la mondialisation ». Un groupe d’experts installé par l’Elysée en novembre a ainsi rendu hier sa copie sur l’idée de taxation (s) internationale (s). Intitulé « Les nouvelles contributions financières internationales », ce rapport réussit au moins deux prouesses. D’abord d’avoir pu réunir autour d’une table des amis de la finance (Trésor français, FMI), des boss de multinationales (Areva, Suez), des altermondialistes (Attac, Coordination Sud). Ensuite, et surtout, d’être capable d’articuler ­ politiquement ­ une foultitude de mesures « économiquement rationnelles, techniquement faisables, et socialement justes », comme l’assure Jean-Pierre Landau, président du groupe de travail...

Solutions innovantes. Comment trouver au moins 50 milliards de dollars pour enfin avoir une vraie politique de développement ? Comment tenter de financer les belles promesses, déjà dans l’ornière, contenues dans ces Objectifs du millénaire (ODM) de l’ONU lancés en 2000 et qui visent à réduire de moitié l’extrême pauvreté d’ici à 2015 ? En mettant en place un mécanisme de ressources stables, basées sur des solutions innovantes jusqu’ici restées dans les cartons. Le rapport Landau ne se veut certes pas « révolutionnaire ». Il l’est à sa façon : ses pistes légitimisent des propositions trop longtemps qualifiées d’hérétiques par la pensée économique orthodoxe. Il y a les classiques : taxe sur les transactions financières internationales, sur les ventes d’armements, le transport maritime ou aérien. Les originales : taxe additionnelle à l’impôt sur les sociétés acquittée par les multinationales, sur les paiements par carte de crédit, sur les détroits maritimes (« un bien public commun »), une loterie mondiale. L’éventail des possibles est large. Et n’exclut pas non plus les droits de tirage spéciaux (les avoirs détenus par les membres du FMI), un appel à la philanthropie (les dons représentent 200 milliards de dollars par an), en passant par la lutte contre l’évasion fiscale et leur corollaire, les paradis fiscaux.

A ouvrir trop de portes, le rapport ne risque-il pas perdre en crédibilité ? « Non, si on veut un consensus, il faut proposer un panel, question de tactique », répond Anne Lauvergeon (Areva). Un consensus ne tient-il pas de la foire aux illusions ? « Les choses évoluent vite, répond Landau. La Banque mondiale vient de lancer à son tour une étude, et trois pays, le Brésil, le Chili, et l’Espagne nous ont rejoints dans un groupe. »

Réactions. Un proche de Jacques Chirac l’assure : « Le Président a écrit à près de 60 chefs d’Etat, pays du G8, Union européenne, grands pays émergents. Les retours sont moins négatifs qu’on ne le pensait. » Deux pays ont déjà dit tout le mal qu’ils pensaient d’une telle idée de « mieux-disant fiscal » : la Pologne et les Etats-Unis. Il y a quatre ans, Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, avait tenté, en vain, de mettre à l’ordre du jour l’idée d’une taxe pour financer le développement au menu des discussions sur les objectifs du millénaire. « A chaque fois qu’il bronche là-dessus, il se fait renvoyer dans les cordes par l’administration américaine, et se voit contraint d’adopter le profil bas », note un diplomate. Chirac, en tout, a opté pour le profil « grand angle ». Il va parler fiscalité internationale à 55 chefs d’Etat et de gouvernement ce lundi à New York. « La bataille des idées s’engage », résume Landau. C’est déjà bien qu’elle ait commencé.


lundi 20 septembre 2004, 23h51
Chirac et Lula prennent la tête d’une coalition contre la pauvreté

NEW YORK (Nations unies) (AFP) - Les présidents français Jacques Chirac et brésilien Luiz Inacio Lula da Silva ont pris la tête lundi à New York d’une coalition contre la pauvreté qu’ils jugent comme l’une des plus grandes menaces pour la stabilité du monde.

Les deux dirigeants se sont rendus lundi aux Nations unies pour tenter de convaincre une communauté internationale encore hostile ou sceptique de la nécessité d’une taxe mondiale pour combattre la pauvreté et la faim.

A la veille de l’ouverture par le président américain George W. Bush de la 60ème session de l’Assemblée générale qui devait être dominée par le chaos en Irak et par la lutte contre le terrorisme, MM. Chirac et Lula ont insisté sur la nécessité d’une plus grande solidarité entre riches et pauvres.

"Une mondialisation qui tolèrerait la prédation et l’accaparement de ses fruits par une minorité n’a pas d’avenir. Une mondialisation qui détruirait les équilibres sociaux et environnementaux, écraserait les plus faibles, nierait les droits de l’homme, n’a pas d’avenir. Il nous appartient de refuser ces dérives", a dit le président français lors d’une réunion aux Nations unies.

Il a ainsi appelé la communauté internationale à "promouvoir une éthique sociale de la mondialisation".

Jacques Chirac a appelé lundi aux Nations unies à l’instauration dans le monde de "prélèvements volontaires ou obligatoires" pour financer le développement.

"Des solutions techniquement réalistes et économiquement rationnelles existent", a déclaré M. Chirac. "Recours à de nouveaux types d’emprunt, instauration, sur une base internationale ou mondiale, de prélèvements volontaires ou obligatoires pour financer le développement".

"Des idées jugées voici peu encore utopiques ou irresponsables s’affirment clairement", a poursuivi Jacques Chirac. "Un tabou est en train de tomber", a-t-il assuré.

Le but de ces "nouveaux instruments" serait non pas de "se substituer à l’aide publique ou à l’effort privé" mais de "les compléter", a souligné le président français. "Il faut examiner sans préjugé toutes les solutions possibles", a-t-il ajouté.

Jacques Chirac a appelé la communauté internationale à mettre "l’année à venir à profit pour approfondir la réflexion et bâtir les indispensables consensus politiques".

"La misère et la faim sont une prison où plus d’un milliard de femmes, d’hommes et d’enfants consument leur existence", a-t-il déclaré. "L’un des grands scandales de notre temps, c’est notre incapacité à les libérer de ces maux alors que nous en avons les moyens".

Mais il a prévenu qu’"au rythme actuel, nous n’avons aucune chance de réaliser nos objectifs". "Il nous faut trouver au moins cinquante milliards de dollars supplémentaires par an d’ici 2015 pour espérer y parvenir", a-t-il précisé. "Nous avons un an pour redresser la barre".

Souhaitant que cette question soit examinée à la fois par l’Assemblée générale et par celles du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, M. Chirac a réaffirmé qu’il proposerait au Premier ministre britannique Tony Blair que le prochain G8, qui doit se dérouler en Ecosse, prenne "une position claire et forte" sur ce sujet.

Pour Lula, "il faut faire en sorte que la globalisation devienne une force positive pour le monde".

Le secrétaire général de l’Onu Kofi Annan a souligné de son côté qu’il "y avait un long chemin à faire" pour diminuer la pauvreté par deux dans le monde comme le sommet du millénaire en 2000 s’y était engagé.

"Pour parvenir à cet objectif, nous devons avoir la volonté politique de tenir nos promesses, et nous mettre d’accord pour renouveler le système multilatéral", a-t-il dit.

MM. Chirac et Lula ont participé lundi matin à une réunion de l’Organisation mondiale du Travail (OIT) sur "la dimension sociale de la mondialisation". Dans l’après-midi ils devaient prendre part avec leur homologue chilien Ricardo Lagos, le président du gouvernement espagnol Jose Luis Rodriguez Zapatero et Kofi Annan à un sommet d’une cinquantaine de pays sur le financement du développement.

Ils font valoir que pour réduire de moitié l’extrême pauvreté d’ici à 2015, il faudrait 50 milliards de dollars supplémentaires par an. Aujourd’hui 1,2 milliard de personnes vivent avec moins d’un dollar par jour.

M. Chirac devait ainsi plaider à New York pour que de nouvelles sources de financement soient examinées et en premier lieu celle d’une taxation internationale, en dépit de l’opposition farouche des Etats-Unis et du scepticisme de nombreux autres pays, y compris européens.

Les "quatre", avec l’aide de M. Annan, chercheront à susciter une mobilisation la plus large possible sur ces propositions. Les participants doivent adopter une "déclaration de New York pour la lutte contre la faim et la pauvreté".

Au moment où l’administration américaine critique sévèrement l’Onu et la France pour leurs positions sur l’Irak, cette manifestation d’unité de Kofi Annan, de Jacques Chirac, principal opposant à la guerre en Irak, et de dirigeants de gauche comme Lula et Zapatero apparaît aussi comme la volonté de proposer une approche différente pour régler les menaces dans le monde.

"Combien de fois faut-il dire que l’arme de destruction massive la plus meurtrière c’est la misère", a lancé le président brésilien.

M. Chirac lui a fait écho. "Souvenons-nous aussi que l’égoïsme se paie en révoltes", a-t-il dit en prévenant que misère, faim et analphabétisme pouvaient être de nouveaux foyers de tensions dans le monde.


Chirac prône une "éthique sociale de la mondialisation"

lundi 20 septembre 2004 (Reuters - 21:27)

par Emmanuel Jarry

NEW YORK - Le président Jacques Chirac a prôné lundi à New York un dialogue social à l’échelle mondiale et une "éthique sociale" de la mondialisation pour en corriger les "dérives".

Il participait au siège de l’Onu à une conférence sur la "dimension sociale de la mondialisation", objet d’un rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Si des "centaines de millions" de personnes en Chine, en Inde, au Brésil et ailleurs ont vu leur sort s’améliorer avec la libéralisation des échanges, "comment justifier la mondialisation devant les travailleurs dont l’emploi est délocalisé ?", a-t-il demandé, en écho à un sujet qui fait actuellement débat en Europe et en France.

"Où est l’espoir" pour ceux qui "consument leur vie dans l’extrême pauvreté" ou des conditions de travail "absolument indignes ?", a ajouté le président français. "Aujourd’hui, la question sociale se pose au niveau mondial."

A quelques rues du site des tours jumelles du World Trade Center, symbole du capitalisme triomphant rasé le 11 septembre 2001 par le pire attentat qui ait frappé les Etats-Unis, il a rappelé que "l’égoïsme se paie en révoltes des hommes".

"Sans attendre qu’il soit trop tard, trouvons les nouveaux équilibres entre le capital et le travail, entre l’intérêt particulier et l’intérêt général, entre la liberté et la règle", a-t-il poursuivi. "Il nous faut donner un nouveau souffle au dialogue social à l’échelle mondiale, promouvoir une éthique sociale de la mondialisation."

Si esprit d’entreprise et quête du profit sont les "moteurs de l’économie" et doivent être "encouragés", a-t-il souligné, "la recherche permanente de nouveaux avantages comparatifs, tant au niveau des Etats qu’à celui des entreprises, ne saurait tout autoriser".

CHIRAC ET BUSH SE CROISENT SANS SE VOIR

"Les droits de l’homme, la dignité du travail comme l’avenir de notre planète ne peuvent être des variables d’ajustement des coûts", a-t-il insisté. "Une mondialisation qui tolérerait la prédation et l’accaparement de ses fruits par une minorité n’a pas d’avenir. Une mondialisation qui détruirait les équilibres sociaux et environnementaux, écraserait les plus faibles, nierait les droits de l’homme, n’a pas d’avenir. Il nous appartient de refuser ces dérives."

Le rapport de l’OIT plaide pour une "gouvernance mondiale", avec l’instauration de règles plus équitables, notamment pour les échanges commerciaux, et pour un effort accru en matière d’aide au développement.

La France souscrit "pleinement" au constat de l’OIT, a déclaré Jacques Chirac, qui s’est prononcé pour la création d’une "enceinte politique de gouvernance économique et sociale de la mondialisation" et une meilleure prise en compte des problèmes sociaux par l’OMC.

Le secrétaire général de l’Onu, Kofi Annan, avait auparavant estimé que la "gouvernance mondiale souffrait d’un grave déficit démocratique".

Après un déjeuner avec Kofi Annan, il devait participer à une autre conférence, sur la recherche de nouveaux financements pour l’aide au développement, à l’invitation du président brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva.

Il s’agit, a-t-il dit, de "mettre une fraction des richesses engendrées par la mondialisation au service de l’élimination de la pauvreté".

Il devait ensuite repartir de New York en début de soirée, après une conférence de presse avec Lula.

Le président Georges Bush était attendu à 17h00 locales (21h00 GMT) à New York pour une réunion dans le cadre de sa campagne présidentielle dans un grand hôtel de Manhattan, avant de prononcer un discours mardi devant l’assemblée générale de l’Onu.

Le président français et son homologue américain, qui s’opposent sur la plupart des grands sujets internationaux du moment, de la crise irakienne aux questions du développement en passant par les négociations commerciales à l’OMC et la lutte contre le réchauffement climatique, ne se seront croisés qu’à distance, sans se rencontrer.


Les contradictions de Chirac
Denis Sieffert dans Politis

Comme Janus, Jacques Chirac a deux visages tournés en sens contraire. L’un veille à la bonne libéralisation de l’économie française : baisse d’impôts pour les riches et effacement des services publics pour tout le monde. L’autre contemple les lointains, rêve de vaincre la faim dans le monde, et d’école pour tous les petits Africains. En se rendant lundi au siège des Nations unies, le Président français a montré son deuxième visage. Celui, sans aucun doute qu’il préfère de lui-même. Et nous aussi. À New York, il s’est fait spectaculairement l’avocat d’un impôt contre la misère. Mais pas seulement. Son voyage fut aussi un plaidoyer pour une approche sociale des problèmes du monde, et implicitement, l’occasion de tracer l’ébauche d’une alternative à une vision américaine, plus que jamais idéologique et essentialiste. Car, sans céder à la caricature d’un rapport mécanique entre les déséquilibres Nord-Sud et la violence, et moins encore avec le terrorisme, comment ne pas comprendre que les grandes injustices du monde stimulent les haines et galvanisent les fanatismes ? Alors, même si en entendant le discours de Chirac, il a parfois fallu se pincer, saluons son ardeur à dénoncer une « mondialisation qui détruirait les équilibres sociaux et environnementaux, et écraserait les plus faibles ». Hélas, le chemin est encore parsemé d’obstacles. Le premier, le plus évident, c’est bien sûr la politique de l’actuelle administration américaine. Tandis que celle-ci contribue à élever le niveau de violence au Moyen-Orient, elle rejette catégoriquement la moindre idée de taxation internationale, que ce soit sur les flux financiers, sur les armes, ou sur les carburants. Pour les néoconservateurs qui inspirent George W. Bush, le « Mal » est le produit endogène de certaines cultures ou de certaines religions. Point donc besoin de mesures sociales. L’Amérique de Bush aide ses amis ou ceux qui lui font allégeance. Pas n’importe quels pauvres ! En pourcentage de son produit national brut, elle est le plus faible contributeur au développement de la planète.

La démarche de Chirac, et de ses compagnons de voyage, le Président brésilien Luiz Inacio Lula, le Chilien Ricardo Lagos et le président du gouvernement espagnol José Luis Zapatero, se situe aux antipodes de cette conception. Ses objectifs affichés sont évidemment louables. Il s’agit de diviser par deux la pauvreté d’ici à 2015, et de collecter pour cela 50 milliards de dollars par an (à ceux que ce chiffre pourrait impressionner, rappelons que les transactions financières atteignent chaque jour 1 200 milliards de dollars). Dans un monde où une personne meurt de faim toutes les quatre secondes, et où huit cents millions d’individus souffrent de malnutrition, ce combat devrait être un impératif moral, avant même d’être une bonne politique. Les difficultés, cependant, ne sont pas toutes imputables au refus américain. En France, le principe d’une taxe internationale a été difficilement imposé dans le débat public par les antilibéraux de la mouvance altermondialiste, et en premier lieu par Attac (1). L’idée a d’abord été repoussée avec effroi, y compris par l’Élysée, comme le comble de la subversion. L’hésitation élyséenne, comme le peu d’entrain de certains dirigeants socialistes, s’expliquait aisément. La taxe contrarierait le libre jeu de la finance internationale. Elle s’accommoderait mal de l’existence de paradis fiscaux. Elle est naturellement antilibérale. Nous avons déjà pointé la contradiction de Chirac, chef de la droite libérale à Paris, et à New York missi dominici d’une mondialisation à visage humain. Mais il y a une autre contradiction qui est au coeur de notre actualité. Michel Soudais l’évoque plus loin dans ce journal. La Constitution européenne dont Chirac voudrait être l’apôtre (mais la concurrence sera rude !) est clairement hostile à toute notion d’entrave aux mouvements de capitaux, et donc à toute taxation.

Aujourd’hui déjà, l’impôt contre la misère ne fait pas recette au sein de l’Union européenne. C’est avec les Présidents brésilien et chilien que Chirac a fait le voyage de New York, pas à la tête d’une délégation de l’Union européenne. Et son seul compagnon de ce côté-ci de l’Atlantique était le socialiste Zapatero, lui aussi empêtré dans ses contradictions. On n’ose pas imaginer ce que pensent Silvio Berlusconi et Tony Blair de cette escapade onusienne. Ajoutons, pour faire bonne mesure, qu’un pays est réputé encore plus hostile que les États-Unis à toute espèce de taxe contre la pauvreté : la Pologne. C’est ce qu’on appelle une Europe sans âme.

(1) Un groupe de travail présidé par l’inspecteur général des finances Jean-Pierre Landau, qui a conclu au réalisme d’une taxe pour financer l’aide au développement, a avancé plusieurs hypothèses dont une taxe sur les transports aériens et maritimes, sur les transactions financières, sur les bénéfices des multinationales, et sur les ventes d’armements (voir Politis n° 815).


NOUVELOBS.COM

3 QUESTIONS A... Damien Millet

"La maison brûle, oui, et Chirac regarde ailleurs"

Damien Millet est le président de la section française du Comité pour l’annulation de la dette des pays du tiers monde (CADTM)

Comment avez-vous accueilli le discours prononcé par le président français lors du mini-sommet, organisé lundi à New York, sur l’idée de son homologue brésilien Luiz Inacio "Lula" da Silva ?
- Jacques Chirac nous a déjà fait le coup, il a y deux ans à Johannesburg. "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs", avait-t-il déclaré lors du sommet mondial du développement durable en Afrique du sud. Et depuis, qu’a-t-il fait ? Rien. La maison brûle, oui. Et lui regarde ailleurs. Les belles paroles, ça va un peu. Maintenant, on veut des actes. Il se complait dans les effets d’annonce, mais le pire, c’est qu’ils sont trompeurs : ils font croire que la situation est prise en main. Ils dissimulent la réalité et pendant qu’on parle des beaux discours, les vraies actions, efficaces, sont délaissées.

Justement, en parlant d’action efficace, le "prélèvement" international demandé par Jacques Chirac pour "abattre les murs de la misère et de la faim", le serait-il ?
- Mais bien sûr que c’est réalisable ! Techniquement, on a tout à notre disposition pour taxer les transactions financières, les multinationales, les armements... Mais pour cela, il faudrait une mobilisation de l’opinion publique. Avec son annonce, Jacques Chirac a au moins permis de donner du poids aux altermondialistes qui réclament ces mesures depuis des années. Le rapport de force doit pouvoir s’inverser. Un refus américain est probable mais ce n’est pas une fatalité. La zone euro a la taille suffisante pour rendre possible un tel impôt. Jamais une avancée d’une telle ampleur n’a été appliquée partout, d’un coup. Prenons l’abolition de l’esclavage, cela s’est fait pas à pas, et cela s’est généralisé.

Il y a un point que n’a pas abordé le président français : la question de la suppression des subventions agricoles qui permettrait enfin aux pays de plus se développer économiquement...
- On ne va quand même pas parler de ce qui fâche ! Le gouvernement français est contre, il a trop d’intérêts à protéger. En fait, grâce à l’Organisation mondiale du commerce, les pays du Nord veulent empêcher les pays du Sud de faire comme ils ont fait auparavant, et comme ils continuent de faire... De toutes les façons, il n’y a pas de solution unique. La taxation mondiale est un outil, mais avec un seul outil, on ne répare pas une maison... Il faut se construire toute une boîte à outils, comme l’annulation de la dette des pays du tiers monde, la hausse de l’aide publique au développement, le retour des fonds détournés et cachés dans les paradis fiscaux ou les grandes banques... Chirac veut 50 milliards de dollars pour réduire la pauvreté ? Je lui en offre 350 avec l’annulation de la dette ! C’est la somme que les pays en développement remboursent tous les ans ! Il faut tirer les bons leviers pour être efficaces. Il y a tellement de possibilités... à croire qu’il n’y a que la volonté politique qui manque....

Propos recueillis par Laure Gnagbé (le mardi 21 septembre 2004)
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