La faim et les droits de l’homme par Jean Ziegler à l’occasion du Forum "Quelle agriculture pour quelle alimentation ?"

suivi de"QUAND LE BLE VAUT DE L’OR PAR GENEVIEVE AZAM "dans Politis et communiqué du CADTM qui "pointe les responsabilités des mesures imposées par le FMI et la Banque mondiale dans la catastrophe alimentaire mondiale". POUR EN SAVOIR PLUS plusieurs liens et documents joints. Cet article est régulièrement mis à jour.
mardi 6 mai 2008

8 avril 2008

I. Toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim ou de ses suites immédiates. Plus de 6 millions en 2007. Toutes les quatre minutes, quelqu’un perd la vue à cause du manque de vitamines A. Ce sont 854 millions d’êtres qui sont gravement sous-alimentés, mutilés par la faim en permanence. |1|

Cela se passe sur une planète qui regorge de richesses

La FAO est dirigée par un homme de courage et de grande compétence, Jacques Diouf. Il constate qu’au stade du développement actuel de ses forces de production agricoles, la planète pourrait nourrir sans problème 12 milliards d’êtres humains, soit le double de l’actuelle population mondiale |2|.

Conclusion : ce massacre quotidien par la faim n’obéit à aucune fatalité. Derrière chaque victime, il y a un assassin. L’actuel ordre du monde n’est pas seulement meurtrier. Il est aussi absurde. Le massacre a bien lieu dans une normalité glacée.

L’équation est simple : quiconque a de l’argent mange et vit. Qui n’en a pas souffre, devient invalide ou meurt. Il n’a pas de fatalité. Quiconque meurt de faim est assassiné.

II. Le plus grand nombre des personnes sous-alimentées, 515 millions, vivent en Asie où elles représentent 24 % de la population totale. Mais si l’on considère la proportion des victimes, c’est l’Afrique subsaharienne qui paie le plus lourd tribut : 186 millions d’êtres humains y sont en permanence gravement sous-alimentés, soit 34 % de la population totale de la région. La plupart d’entre eux souffrent de ce que la FAO appelle « la faim extrême », leur ration journalière se situant en moyenne à 300 calories au-dessous du régime de la survie dans des conditions supportables.

Un enfant manquant d’aliments adéquats en quantité suffisante, de sa naissance à l’âge de 5 ans, en supportera les séquelles à vie. Au moyen de thérapies délicates pratiquées sous surveillance médicale, on peut faire revenir à une existence normale un adulte qui a été temporairement sous-alimenté. Mais un enfant de moins de 5 ans, c’est impossible. Privées de nourriture, ses cellules cérébrales auront subi des dommages irréparables. Régis Debray nomme ces petits des « crucifiés de naissance » |3|.

La faim et la malnutrition chronique constituent une malédiction héréditaire : chaque année, des centaines de milliers de femmes africaines gravement sous-alimentées mettent au monde des centaines de milliers d’enfants irrémédiablement atteints. Toutes ces mères sous-alimentées et qui, pourtant, donnent la vie rappellent ces femmes damnées de Samuel Beckett, qui « accouchent à cheval sur une tombe ... Le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau » |4|.

Une dimension de la souffrance humaine est absente de cette description : celle de l’angoisse lancinante et intolérable qui torture tout être affamé dès son réveil. Comment, au cours de la journée qui commence, va-t-il pouvoir assurer la subsistance des siens, s’alimenter lui-même ? Vivre dans cette angoisse est peut-être plus terrible encore qu’endurer les multiples maladies et douleurs physiques affectant ce corps sous-alimenté.

La destruction de millions d’Africains par la faim s’effectue dans une sorte de normalité glacée, tous les jours, et sur une planète débordant de richesses. En Afrique subsaharienne, entre 1998 et 2005, le nombre de personnes gravement et en permanence sous-alimentées a augmenté de 5,6 millions.

III. Jean-Jacques Rousseau écrit : « Entre le faible et le fort, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui libère ». Afin de réduire les conséquences désastreuses des politiques de libéralisation et de la privatisation à l’extrême pratiquée par les maîtres du monde et par leurs mercenaires (FMI, OMC), l’Assemblée générale des Nations Unies a décidé de créer et de rendre justiciable un nouveau droit de l’homme : le droit à l’alimentation.

Le droit à l’alimentation est le droit d’avoir un accès régulier, permanent et libre, soit directement, soit au moyen d’achats monétaires, à une nourriture quantitativement et qualitativement adéquate et suffisante, correspondant aux traditions culturelles du peuple dont est issu le consommateur, et qui assure une vie physique et psychique, individuelle et collective, libre d’angoisse, satisfaisante et digne.

Les droits de l’homme - hélas ! - ne relèvent pas du droit positif. Ce qui signifie qu’il n’existe encore aucun tribunal international qui rendrait justice à l’affamé, défendrait son droit à l’alimentation, sanctionnerait son droit de produire lui-même ses aliments ou de se les procurer au moyen d’achats monétaires, et protégerait son droit à la vie.

IV. Tout va bien aussi longtemps que des gouvernements comme celui du président Luis Inacio Lula da Silva à Brasilia ou du président Evo Morales à La Paz mobilisent par leur propre volonté les ressources de l’État, afin d’assurer à chaque citoyen son droit à l’alimentation. L’Afrique du Sud est un autre exemple. Le droit à l’alimentation est inscrit dans sa Constitution. Celle-ci crée une Commission nationale des droits de l’homme, composée en parité par des membres nommés ar les organisations de la société civile (Églises, syndicats et mouvements sociaux divers) et de membres désignés par le Parlement. Les compétences de la Commission sont étendues. Depuis son entrée en fonction, il y a cinq ans la Commission a déjà arraché des victoires importantes. Elle peut intervenir dans tous les domaines relevant du déni du droit à l’alimentation : éviction de paysans de leur terre ; autorisation donnée par une municipalité à une société privée pour la gestion de l’approvisionnement de l’eau potable, entraînant des taxes prohibitives pour les habitants les plus pauvres ; détournement par une société privée de l’eau d’irrigation au détriment des cultivateurs ; manquement au contrôle de la qualité de l’alimentation vendue dans les bidonvilles ; etc.

Mais combien existe-t-il de gouvernements, notamment dans le tiers-monde, dont la préoccupation quotidienne prioritaire est le respect du droit à l’alimentation de leurs citoyens ? Or, dans les 122 pays dits du tiers-monde vivent aujourd’hui 4,8 milliards des 6,2 milliards d’homme que nous sommes sur terre.

V. Les nouveaux maîtres du monde ont horreur des droits de l’homme. Ils les craignent comme le diable l’eau bénite. Car il est évident qu’une politique économique, sociale, financière réalisant à la lettre tous les droits de l’homme briserait net l’ordre absurde et meurtrier du monde actuel et produirait nécessairement une distribution plus équitable des biens, satisferait aux besoins vitaux des gens et les protégerait contre la faim et une bonne part de leurs angoisses.

Dans leur achèvement, les droits de l’homme incarnent donc un monde totalement autre, solidaire, libéré du mépris, plus favorable au bonheur.

Les droits de l’homme - politiques et civils, économiques, sociaux et culturels, individuels et collectifs |5| - sont universels, interdépendants et indivisibles. Ils sont aujourd’hui l’horizon de notre combat.

notes articles :

|1| FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde, Rome, 2006.

|2| Nourrir normalement veut dire procurer à chaque individu adulte, chaque jour, 2 700 calories.

|3| Régis Debray et Jean Ziegler, Il s’agit de ne pas se rendre, Paris, Arléa, 1994.

|4| Samuel Becket, En attendant Godot, Paris, Editions de Minuit, 1953.

|5| Un droit de l’homme collectif est par exemple le droit à l’autodétermination ou le droit au développement.

infos article

Source


Quand le blé vaut de l’or par Geneviève Azam

dans Politis jeudi 10 avril 2008

« Et je n’écoute pas les journaux financiers, quoique les bulletins de la Bourse soient notre prière quotidienne » (Blaise Cendrars, le Panama, 1913-1914).

Rien n’échappe à la litanie de la finance, ni les matières premières industrielles, ni les produits de « première nécessité » : àcôté du pétrole, du zinc et autres métaux, le soja, le colza, le maïs, le riz, le blé, et même les carcasses de porc sont de nouveaux supports pour des produits financiers. Et cela grâce au « miracle » des produits dérivés et des contrats à terme : pour se couvrir contre les variations de prix, ces contrats permettent de fixer aujourd’hui le prix futur d’un produit physique (ou financier). Ils s’échangent ensuite et permettent aux fonds spéculatifs d’investir et d’encaisser les différences entre valeur d’achat et de vente, sans toutefois se faire livrer physiquement la marchandise. Ainsi, la simple annonce inquiète de stocks mondiaux de riz très bas a ravi les spéculateurs, qui se sont jetés sur cette manne et ont contribué à faire augmenter le cours du riz de 31% le 27mars 2008 !

Les dérivés sur les matières premières sont en effet la cible favorite des fonds spéculatifs depuis la crise des subprimes. En janvier-février2008, le volume des contrats à terme sur l’ensemble des matières premières a augmenté de 65% à70% sur la place de Londres par rapport à la même période en 2007. Le riz, le blé, les produits agricoles, devenus produits financiers, semblent ainsi perdre toute substance, toute teneur. Ils sont du riz-papier ou du blé-papier, des écritures, pendant qu’une partie du monde crie famine. Les valeurs sont vidées de leur substance, de leur point fixe ; ce qui importe, c’est leur hausse ou leur baisse, enregistrées dans les bourses, qui deviennent le pouls du monde tout en sapant sa fondation. Pour rester arrimés au réel, il faut entendre l’inquiétude de la directrice générale du Programme alimentaire mondial (PAM) devant la nécessité d’un rationnement de l’aide alimentaire. Les demandes, en effet, concernent maintenant aussi des pays comme le Mexique ou l’Indonésie, où les denrées existent, mais sont trop chères pour une frange importante de la population. Il faut lire aussi le dernier rapport de la FAO, selon lequel, même si quelques progrès ont eu lieu en Chine et en Inde, le nombre global des victimes de la faim et de la malnutrition augmente encore.

Ainsi, la crise financière actuelle ne peut être réduite à un simple excès de la finance, qu’il suffirait d’arraisonner, une fois la tourmente passée. Si, dès le début du siècle passé, le capital financier tend à devenir prépondérant par rapport au capital industriel, avec le néolibéralisme, c’est l’ensemble des conditions de vie à l’échelle du monde, y compris dans ce qu’elles ont de plus élémentaire, qui sont passées sous la domination de la finance globale. Celle-ci permet l’annexion dans le processus capitaliste des domaines qui lui échappaient encore ou qui lui avaient été soustraits par l’action régulatrice des États. En ce sens, il n’y a aucune limite a priori à l’extension du modèle boursier. Et cela d’autant plus que, dans le domaine des matières premières, la spéculation financière se nourrit de la crise écologique. L’épuisement des ressources non renouvelables et l’augmentation forte de la demande en provenance des pays dits « émergents », l’impact de la crise climatique sur les productions agricoles, l’épuisement des sols, l’utilisation des terres et des productions céréalières pour la production d’agrocarburants sont autant de facteurs de rareté et d’incertitude qui peuvent alimenter la spéculation. En retour, la transformation de ces ressources en produits financiers accélère le pillage de la planète et la dégradation environnementale.

Les limites écologiques à l’expansion infinie du capital poussent les marchés à la hausse et laissent envisager la possibilité de nouvelles bulles financières, permises actuellement par les interventions des banques centrales qui cherchent à éviter l’effondrement du système de crédit et la récession en facilitant l’accès aux liquidités.

Mais un nouveau palier est franchi. En effet, la crise des subprimes a déjà illustré les limites et les contradictions d’une croissance économique tirée par une économie d’endettement qui finit par laisser exsangues et insolvables les plus pauvres. La hausse du prix des matières premières est porteuse de tendances inflationnistes. Or, la baisse des prix est aujourd’hui, avec l’endettement, le moyen de maintenir en même temps des bas salaires et un potentiel de consommation à bas prix. Face à ces contradictions, lourdes de menaces pour les sociétés et pour la démocratie, seule notre capacité collective à retourner ce processus par l’affirmation de valeurs politiques stables, non sujettes aux fluctuations de la bourse ou de l’audimat, pourra nous prémunir de la barbarie.

*Membre du conseil scientifique d’Attac.


CADTM

Communiqué de presse Le CADTM pointe les responsabilités des mesures imposées par le FMI et la Banque mondiale dans la catastrophe alimentaire mondiale

14 avril 2008

Lors de leur Assemblée de printemps à Washington, le FMI et la Banque mondiale ont souhaité tirer la sonnette d’alarme contre la forte hausse des prix des denrées alimentaires de base dans le monde et les émeutes de la faim qui en ont résulté dans plusieurs dizaines de pays.

En effet, en un an, les prix du riz et du blé ont doublé, celui du maïs a progressé de plus d’un tiers. Les stocks céréaliers sont au plus bas depuis 25 ans. Le coût d’un repas a fortement augmenté et les risques de famine sont très inquiétants.

Le CADTM souligne que la Banque mondiale semble surtout inquiète pour les troubles sociaux que cette situation engendre. Ces troubles pourraient sérieusement malmener le système économique néolibéral promu avec force depuis 25 ans par le FMI et la Banque mondiale : un système structurellement générateur de pauvreté, d’inégalités, de corruption, interdisant toute forme de développement et de souveraineté.

Le CADTM a identifié cinq grandes causes pour expliquer cette envolée des prix : déréglementations climatiques réduisant la production, hausse du prix des transports répercuté sur celui des marchandises, demande croissante de la Chine et de l’Inde en matières premières, développement catastrophique des agrocarburants qui excluent plus de 100 millions de tonnes de céréales par an du secteur alimentaire, spéculation intense suite à l’éclatement de la bulle de l’immobilier aux Etats-Unis. Mais ce n’est pas tout.

Le CADTM tient aussi à pointer la responsabilité du FMI et de la Banque mondiale. Après la crise de la dette du début des années 1980, dont l’effondrement du cours des matières premières était un élément déclencheur, le FMI et la Banque mondiale ont contraint les pays du Sud à adopter des politiques d’ajustement structurel qui se sont révélées dramatiques sur de nombreux plans. Au programme notamment : réduction des surfaces destinées aux cultures vivrières et spécialisation dans un ou deux produits d’exportation, fin des systèmes de stabilisation des prix, abandon de l’autosuffisance en céréales, fragilisation des économies par une extrême dépendance aux évolutions des marchés mondiaux, forte réduction des budgets sociaux, suppression des subventions aux produits de base, ouverture des marchés et mise en concurrence déloyale des petits producteurs locaux avec des sociétés transnationales...

Aujourd’hui, les populations du Sud paient le prix fort. Pour le CADTM, la question de la responsabilité du G8, du FMI et de la Banque mondiale doit être posée de manière claire et ces institutions doivent rendre des comptes sur leurs agissements depuis 20 ans. Un timide mea culpa de leur part dans un rapport semi-confidentiel ne peut suffire car elles continuent de défendre un modèle économique qui a fait la preuve de son échec en termes d’amélioration des conditions de vie et de développement humain.

Pour le CADTM, l’annulation totale et immédiate de la dette extérieure publique des pays du Sud et l’abandon des politiques néolibérales sont des étapes indispensables pour enclencher une logique économique radicalement différente, soucieuse de l’intérêt des populations du Sud et du principe non négociable de souveraineté alimentaire.


Pour en savoir plus lire :

- Les fausses explications de la crise alimentaire dans la presse par Eric De Ruest du CADTM

- FMI-FAIM par Serge Halimi dans le Monde Diplomatique de Mai et en document joint

- En document joint, le tract d’Attac : "Stop à la spéculation sur les denrées alimentaires"

- En document joint : Tract du groupe dette Attac Pays d’Aix / CADTM Aix (Raymonde)"Emeutes de la faim des solutions existent"

- Grain de sable n°576 sur "la crise alimentaire"


titre documents joints

FMI-FAIM : article du Monde Diplomatique

12 mai 2008
info document : PDF
58.6 ko

Tract : "émeutes de la faim , des solutions existent"

12 mai 2008
info document : PDF
103.9 ko

Tract : "Stop à la spéculation sur les denrées alimentaires"

6 mai 2008
info document : PDF
315.9 ko

Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 399 / 509928

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Dossiers  Suivre la vie du site Dette Nord et Sud   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.6 + AHUNTSIC

Creative Commons License